Soixante bougies pour la CIA et quatre bouquins sous le sapin

Michael Hayden, directeur de la CIA, à Washington le 13 décembre (Kevin Lamarque/Reuters)

Au moins la Central intelligence agency aura fêté dignement son soixantième anniversaire. Sentant peut-être venir la victoire du Parti démocrate, la CIA a laissé filtrer en début du mois ce rapport détonnant indiquant que les Iraniens ont bloqué leur programme nucléaire en 2003. Non pas que le pouvoir actuel à Téhéran a abandonné son projet de posséder des armes de destruction massive, ni, hélas!, de considérer Israël comme une cible de choix…

Mais au moins, la CIA aura démontré dans cette affaire qu’un vrai service de renseignement digne de ce nom peut livrer des informations et des analyses contraires à ce que pense le gouvernement, si cela lui permet de rectifier le tir et d’engager une politique plus efficace.

Je viens de terminer une très longue enquête sur les services de renseignement chinois. Ils deviendront un jour prochain les plus importants au monde. A une condition toutefois: que le Comité du Parti communiste en leur sein cesse de guider les orientations des service secrets… Ce qui est impossible tant qu’il existera.

Avec George Bush, cela aura été finalement identique, la CIA se sera déshonorée, en validant l’existence fictive des armes de destruction massive en Irak ou en introduisant l’enlèvement et la torture des prisonniers présumés islamistes dans la pratique quotidienne, sans être plus efficaces pour autant dans la destruction d’Al-Qaeda ou la destructuration des Talibans.

Car les lobbies néo-conservateurs de Bush auront été aussi dommageables à la qualité de la prestation de la CIA, que les commissaires politiques le sont à l’efficacité du Guoanbu, comme on appelle le KGB chinois.

Cela a-t-il toujours été le cas? La célébration –feutrée– des 60 ans de la CIA permet de se faire une petite idée. D’abord, parce qu’elle a rendu publiques de nouvelles archives absolument passionnantes sur la Guerre froide de 1953 à 1973.

Ces documents déclassifiés permettent aussi de mieux situer l’histoire des "Bijoux de familles" dans les années 1960. De quoi s’agit-il? Du fait de l’opposition à la guerre du Vietnam et de l’irruption des mouvements afro-américains et étudiants, les administrations Johnson et Nixon, et les politiques en général, ont eu du mal à diriger les investigations de la CIA vers les domaines les plus importants et réellement stratégiques. Du coup, à l’instar du FBI, dont c’était le métier, la CIA a eu tendance à se recroqueviller sur sa périphérie immédiate ou sur les Etats-Unis.

Les dossiers "Bijoux de famille" décrivent particulièrement les opérations de surveillance des journalistes et des opposants politiques avec des dérapages qui mèneront à des affaires comme le célèbre Watergate. Les dossiers en question sont finalement moins intéressants que ceux sur l’URSS ou sur la Chine, même s’il y a quelques confirmations (d’éléments déjà révélés par la presse justement) comme les tentatives d’assassinat de Fidel Castro, la surveillance de John Lennon ou l’implication de Bill Colby (futur patron de la CIA) dans le plan Phenix au Vietnam.

On peut regretter que, ces documents ayant été mis sur la toile l’été dernier, les quatre livres que je voudrais recommander –à mettre sous le sapin de Noël pour ceux qui veulent célébrer les 60 ans de la Compagnie avec des bulles de champagne!– n’ont pas profité de l’analyse de ces documents remarquables. Mais on y apprend, pour ne prendre qu’un exemple sensationnel, que la République démocratique allemande a été à deux doigts, selon les gens de la CIA, de basculer dans le camp chinois…

Bref, voici quatre bonnes synthèses, en français, bourrées d’histoires inédites et de révélations, autant que d’éclairages nouveaux:

Le Livre noir de la CIA, d’Yvonnick Denoël, chez Nouveau monde édition (22€). Je m’empresse de signaler que je publierai un livre chez cet éditeur, mais précisemment je ne vois pas comment rester silencieux sur une maison en passe de devenir le pivot littéraire de l’histoire du renseignement. On n’y trouvera des infos particulièrement intéressantes sur la coopération de la CIA avec les islamistes en Bosnie ou sur la tentative ratée de capturer Ben Laden.

CIA, une histoire politique, 1947-2007 de Franck Daninos, chez Tallandier (23€) dont le grand mérite consiste à montrer en vis-à-vis l’évolution de la technique du renseignement américain avec les soucis inévitables de l’alternance politique à la Maison blanche. Et de poser l'éternelle question: les "Directors of Central Intelligence" nommés politiquement peuvent-il avoir suffisamment d’autonomie pour fournir à leurs patrons, les présidents et les conseillers à la sécurité nationale, des informations qui ne font pas toujours plaisir, voire qui s’opposent à la stratégie en cours?

Les armées secrètes de l’Otan du Suisse Daniele Ganser, Editions Demi-Lune, (22€), restitue, pays par pays, ce que furent les fameux réseaux Stay-Behind ou Gladio, mis en place par la CIA au début de la Guerre froide au cas, pourtant bien improbable, où l’Armée rouge envahirait l’Europe de l’Ouest. La thèse de ce livre pourrait se résumer ainsi: ne voyant rien venir, les commandos de taupes et d’agents dormants se sont mis à agir comme manipulateurs de mouvements d’extrême-droite dans des pays comme la Grèce, l’Italie, la Belgique... Une thèse bien connue mais qui manque d’éléments probants.

James Angleton, le contre-espion de la CIA, de Gérald Arboit encore Nouveau monde éditeurs (17€) est un travail de bénédictin qui permet de comprendre qui était vraiment Angleton, l’étonnant patron du contre-espionnage à la CIA. Reprenant de nombreuses biographies, Arboit réussit à mettre en perspective -et parfois en contradiction- certains de ses critiques les plus farouches. Un jour, peut-être, va-t-on réhabiliter cet extraordinaire collectionneur d’orchidées et à s’apercevoir que, malgré de graves erreurs de manipulations de transfuges du KGB, c’est grâce aux hommes de cette trempe, autant qu’à cause de ses contradictions économiques, que l’empire soviétique s’est effondré tout comme s’était effondré le IIIe Reich.


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18H04    23/12/2007

Deux bizarreries :
1 - ce n'est pas la CIA qui a dévoilé le NIE (lui même issu des 16 agences de renseignement) et sûrement pas pour la raison simpliste d'une victoire potentielle des démocrates.

2 - Très étonné de ne pas voir mentionner le nom de Gordon Thomas, que ce soit pour son livre "les armes secrètes de la CIA" ou pour sa préface au livre d'Yvonnick Denoël

une affirmation bien imprudente :
< la CIA aura démontré dans cette affaire qu’un vrai service de renseignement digne de ce nom peut livrer des informations et des analyses contraires à ce que pense le gouvernement >

De quelles informations disposez-vous pour affirmer que le NIE va à l'encontre de ce que pense le gouvernement ? De ce qu'il déclare, éventuellement, mais de ce qu'il pense ?
Posez-vous la question de savoir : pourquoi ce rapport et pourquoi maintenant ?

 
Par PonG
23H48    23/12/2007

@Roger Faligot

Bonjour,

Merci pour cet article.
Une question au passage sur un point précis : sur quoi vous basez-vous pour affirmer que l'Iran fait d'Israël une cible de choix (cible militaire s'entend si, comme je le comprends, c'est bien le sens de votre propos) ?
Si votre réponse tient à la fameuse phrase d'Ahmadinejad, merci de me dire comment vous avez choisi votre parti quant à la controverse sur sa traduction.