Liberia: comment j'ai rencontré les enfants soldats
Liberia, fin 2003: plus de cent mille combattants sont désarmés par les contingents des Nations unies; parmi eux, 20% de femmes et 20% de mineurs. Ils doivent être réintégrés dans un pays ruiné et détruit par quinze années de guerre.
Tribunal spécial pour la Sierra Leone, janvier 2008: le procès de Charles Taylor, ancien président du Liberia, reprend après des mois d’une interruption consacrée à sa défense.
Que dira-t-il, durant son procès, de ces Small Boy Units, ses gardes préférés, des gosses de huit huit ans dont il vantait les talents de tueurs? Et que sont devenus ces enfants?
Ces sont les questions que je me posais en arrivant au Liberia fin 2004. J’avais pour charge de construire puis de coordonner un programme de santé mentale, en lien avec les actions de soins de santé primaire développés par l’ONG Médecins du monde dans la région de Gbanka (Gbarnga) (située au centre nord du Liberia, au croisement des routes vers la Côte d’Ivoire et la Guinée, cette région, le Bong County, est l’ancien fief de Charles Taylor).
Accompagner le retour dans la communauté des hommes
C’est une équipe libérienne, deux hommes et quatre femmes, qui a conduit ce travail. Ils ont apporté leur intime connaissance de la langue, de la culture et de la guerre, pour construire avec l’aide des deux spécialistes françaises que nous étions, Emilie Meideros et moi-même, un programme de santé mentale modeste, mais qui a tenté de se situer au plus près des besoins repérés et des réponses possibles. Un des volets a concerné 160 jeunes démobilisés, en apprentissage professionnel dans le cadre du DDRR (désarmement, démobilisation, réintégration et réinsertion).
Pendant des mois, l’équipe a été là, pour soutenir ces 160 jeunes, garçons et filles, en les aidant à mettre des mots sur leurs difficultés actuelles, et en les accompagnant dans ce difficile processus qu’a été pour eux le retour dans la communauté des hommes. Au-delà de leurs parcours dans les forces armées, effroyables pour beaucoup, c’est à leur enfance avant leur enrôlement qu’il fallait aussi réfléchir, pour les aider à penser leur avenir.
Il est apparu clairement que leurs histoires d’enfance avant la guerre étaient déterminantes, alimentant la détresse actuelle des plus nombreux, celle de retrouver un statut d’indésirable, celui de ces "disowned children" déjà rejetés par leurs communautés et qui avaient rejoint les factions armées pour trouver une famille.
Le défi des actions de santé mentale, c’est de rendre possibles des rencontres singulières, celles qui peuvent faire du lien, du sens, du soin, et qui dureront le temps qu’il faut. Ce défi, sur un terrain humanitaire, impose donc d’adapter, avec modestie, nos connaissances occidentales à des cultures et des contextes complexes, chaque fois différents. Et pour cela, il fallait rassembler une petite équipe de Libériens, et cheminer avec elle, en s’appuyant sur son savoir culturel et social, sur les savoir-faire issus de ses expériences passées, sur leur éprouvé personnel et collectif de ces années de guerre. Apprendre les uns des autres, aller vers ceux qui ne demandent rien, réfléchir ensemble à ce qui peut être fait.
Pendant trois ans, par des séjours fréquents, j’ai travaillé à leurs côtés avec un immense plaisir. C’est l’histoire de notre aventure, et de la rencontre avec un groupe de jeunes "ex-fighters", comme on dit au Liberia, que j’ai eu envie de raconter aux lecteurs de Rue89.
Photo: "Un livre et un crayon serviront plus à un enfant qu'une arme. Envoyez votre enfant à l'école plutôt qu'au front."
► Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma - éd. Seuil, coll. Points - 223p., 7,50€.
► American Darling de Russell Banks - éd. Actes Sud, coll. Babel - 570p., 10,50€.
► Lire aussi la note de lecture sur "The Mask of Anarchy", de Stephen Ellis, magistral travail de recherche.
- 913 visites


Commentez les articles de Rue89 en vidéo avec votre webcam.





En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
encore et toujours merci pour votre article , les mots qui éclairent des situations trés compliquées ..ç 'est une respiration dans les " décervélations" actuelles ..humain quoi !
Merci de rendre compte de cette réalité que l’on tait volontairement ou pas…
Si j’avais un angstrœm de talent j’écrirais un livre dont le titre serait « Quelle est dure la guerre en tant de paix ». La guerre s’achève pour les politiques et les armées mais ses effets, ses conséquences ne cessent d’affecter les populations civiles, principalement les femmes et les enfants, au point que certains sont tentés de dire : « c’est pire que la guerre », « c’est pire que l’occupation ».
Je vous livre ci-dessous un texte qui surgit de ma jeunesse, passée dans un orphelinat d’un pays du tiers-monde (disait-on à l’époque) au lendemain de son indépendance.
"Depuis la chenille rouge à tête jaune et aux pieds gercés, je n’ai plus mis de rouge. Je ne salue aucun drapeau et ne me mets au garde à vous pour aucun hymne. La gale a fait de moi un Pasteur en herbe. De cette période, j’ai gardé le plaisir de me laver, mais, heureusement pour moi, aucune pathologie, aucun TOC comme diraient les psychanalystes.
Nous étions peut-être plus de trois cents. Trois cents filles, de tous âges, habillées de Parkas en Nylon rouge (don de l’ambassade du Canada ?), aux pieds des claquettes, sur la tête des bonnets de père Noël en laine jaune. La chenille quittait le « Centre » pour aller au dispensaire se faire badigeonner de « Scabiole ». Notre « Centre » faisait face au stade de Bouloghine appelé à cette époque Saint-Eugène.
Devant notre portail, il y avait toujours des policiers en faction. Ils régulaient entre autres choses les entrées au stade. Ils se mettaient trop souvent près de notre grillage. Normal, il y avait parmi nous de bien jolies filles. On va dire tout simplement des filles. Nous autres, filles du « Centre », nous n’avions aucune « autorité parentale réprimante ». Pourtant, les interdits étaient nombreux et l’encadrement s’acharnait à en appliquer un, l’interdiction d’aimer et celui de l’être. Le policier de service stoppait la circulation afin que la chenille commence sa procession et traverse la chaussée. Les conducteurs qui avaient la malchance d’emprunter cette rue à ce moment-là nous maudissaient. Nous étions nombreuses et nous devions êtres parfaitement alignées. Il le fallait. L’exercice durait tant que la chenille n’était pas parfaitement alignée. Quand enfin la procession se retrouvait sur le trottoir d’en face, les véhicules circulaient de nouveau et le peuple. c'est comme cela que nous nommions les autres, le peuple piéton changeait de trottoir.
A Saint-Eugène, tout le monde savait que nous étions galeuses. Nous faisions attention, mais cette saleté nous démangeait tant que nous passions notre temps à nous gratter. Nos plaies saignaient et s’infectaient, cette saleté n’en finissait pas. Nous avions également des poux. Mais ceux-là étaient nos alliés, notre arme défensive. Il suffisait de se gratter la tête et des « armées » de poux se formaient sous nos ongles. Il ne nous restait plus qu’à les vider sur la tête des autres.
Au fur et à mesure que la chenille avance sur le trottoir, le peuple le quitte. Parfois, il le regagne plus loin, souvent il fait un long détour, convaincu qu'il est que notre trajet est infesté. A notre arrivée au dispensaire, les salles se vident. La chenille rouge est visible de loin. Comme si cela ne suffisait pas, nos monitrices nous font chanter tout au long du chemin. Nous avons de belles voix et un large répertoire.
Il faut bien une chorale à une jeune nation. Mais les enfants du peuple ne peuvent pas la constituer : chanter n'est pas moral. Et danser encore moins. Aussi, le premier ballet et la première chorale nationale c'est nous. Nous aimons ça d’ailleurs, car ça nous permet de rencontrer les garçons dont nous sommes séparées depuis que nous avons grandi.
Le dispensaire n’était qu'une étape. Nous savions que, là, « ils » n’allaient rien nous faire mais il fallait récupérer l’arsenal d’attaque contre la gale. La chenille reprenait sa route pour le hammam. L'eau chaude est également désinfectante.
Dès son arrivée, la chenille éclate pour se dénuder, mais elle se recompose immédiatement pour rentrer toujours bien alignée dans le bain. Nous n’avons pas le temps de savourer un plouf dans l'eau. Notre procession se poursuit d’abord devant la « balayeuse », qui nous frotte à distance. La salope y va avec force et vigueur. Il faut, paraît-il, arracher les croûtes pour s’assurer des effets de la Scabiole. Puis nous passons devant le pinceau pour nous faire badigeonner de ce satané produit. C'est sûrement à ce moment-là que nous gagnons nos premières médailles de danse, tant cette saleté de traitement nous pique. Après, nous passons devant la souffleuse de Fly-Tox, la tueuse de poux. Alors, nous pouvons nous rhabiller pour enfin récupérer, alignées, le pain et le chocolat du goûter avant de reformer la chenille nettoyeuse de trottoirs."
Bonsoir Tinhinane,
Un bien beau texte que tu nous livres-là...
J'ajoute qu'aux Pères populaires, l'occasion me fut donnée de te trouver point trop galeuse, ma foi...
Mes amitiés à ton amie qui lit Rue89 mais n'écrit pas.
A ce propos, je possède tous les livres de la collection Arlequin dont elle rêve.(-:
Environ 500 pièces.
Rose Passion, Rouge Désir, Bleu Horion. (je voulais écrir bleu horizon mais le clavier a fourché. Finalement, c'est pas mal " bleu horion", non?...)
Je vends 1,50 euro le livre.
Pour plus de renseignements contacter brogilo.
la collection pèse 19 kilos.
Le poids des larmes, le choc des émotions
;A prendre sur place ou en livraison.
Bises à toutes les deux.
Tu as probablement injustement incriminé les vieux fauteuils du bar, ou crus que ta danse endiablée était inspirée par une belle et grande blonde tout droit sortie d'Harlequin...
Martha t'a tellement troublé que tu n'as rien entendu de ce que ma collègue et moi te racontions. Nous vivons de nos plumes harlequeniennes qui produisent des trésors inestimables. Nous avons envisagé ta candidature à un rôle majeur, mais il n'en est désormais plus question maintenant que traites nos œuvres littéraires en vulgaires kilos à brader.
Charles, Pascal, Haski, Armaud, Yann, Laurent, Chloé, Zineb ou Guillemette feront d'excellents héros pour nos incontournables collections qu'Hubert Artus gagnerait à enfin découvrir.
Si nous te croisons sur le trottoir gauche de Rue89, au niveau du croisement du boulevard de la Libération, nous te payerons un verre et te signerons un autographe. Nos grands cœurs nous perdront...
Euh...j'étais certes envapé, mais à ce point-là, les bras m'en tombent...
Il vous est donc loisible d'imaginer qu'il me faudra du temps pour digérer, ne serait-ce qu'un peu, votre terrible aveu.
Comme excuse, je n'émettrai qu'une hypothèse : Il règnait ce soir-là aux Pères popu un tel bruit de fond qu'un moine Quiétiste y eut perdu et la vue et l'audition.
Ensuite, je pose un acte concret :
J'annule la braderie;
Un tel retour à l'envoyeur n'ayant plus lieu d'être.
Enfin, d'un naturel magnanime, j'accepte et le croisement et l'invitation.
PS: Juste un petit post-scriptum pour te redire qu ton texte est beau et que
c'est aussi pour des "moments" comme ça que j'aime à parcourir les forums de Rue.
Et aussi qu'on aimerait voir un peu plus de monde sur les forums qui suivent les articles de Frédérique Drogoul, toujours très bien.
Ne serait-ce que pour l'en féliciter.
L'essentiel est bien sûr dans ce que tu dis à propos de Frédérique Drogoul et de ce qu’elle veut partager avec nous, pourquoi et comment elle le fait. Il y a de la pudeur, le ton est juste. Elle procède par petite touches.
Pour le reste, rendez-vous, bientôt, sur Making of de Rue89 pour ma version de cette soirée car tout n'a pas été dit... je viens de vérifier
à vous lire ,c'est comme un film super huit ...ça m'évoque des trucs!!chacun ses chenilles . en tous cas bien en rapport avec l'article (éclairé ) initial .A suivre?.
J’aimerais bien… je tente en ce moment dire les choses mais elles ne sont audibles que si l’on réussit à le chanter, à les dire avec légèreté, telles des « anamnèses ciselées », une ténuité du souvenir comme dirait Roland Barthes.
merci Frédérique Drogoul ! encore que cet article nous laisse sur notre faim...d´autant plus que dans rue89, on bouffe souvent de la soupe !
merci aussi pour le texte de Tinhinane insolite, et drôle parfois...
Sur Rue89 on a souvent de délicieuse soupes aux herbes sauvages. Venez, plus souvent, vous régaler avec nous.
Peut-être que vous pourriez nous inviter à votre table (par des contributions), les habitants et riverains de la Rue savent se tenir même s'ils y a des troubliants, qui gagnent à être connus, et malheureusement (mais plus rarement) des "infréquentables".
Merci pour votre aimable mot sur mon commentaire-texte, je suis d'accord avec l'enfance c'est souvent joyeux et insouciant...
Bien amicalement
Le Libéria est passé à deux doigts d'avoir un footballeur comme président. Lors des élections j'ai eu peur pour eux.
Et je suis bien content d'en avoir des nouvelles de temps en temps, surtout si elles sont bonnes comme c'est le cas aujourd-hui.
Ce qui me touche dans votre témoignage, Frédérique, c'est bien sûr l'immense souffrance des enfants embrigadés, qui ont tant de mal à se reconstruire et à trouver une place dans la société.
Mais c'est aussi l'humilité dont vous faites preuve en soulignant que c'est aux Libériens eux-mêmes d'apporter la réponse, que toute la bonne volonté des occidentaux, même qualifiés comme vous l'êtes en tant que médecin, ne peut rien sans l'implication des gens les plus concernés, de ceux qui savent par expérience ce que représente la guerre civile dans toute son horreur, mais aussi de quels ressorts leur civilisation dispose pour réparer les dégâts.
Une belle leçon à tous les donneurs de leçon !
Pas si simple...
Les ex parlons en, Gbarnga est un ville plus connue comme les plantations de Charles Taylor...
Tout le monde se connait la bas on sait à peu prés qui a fait quoi.
LE problème de ces jeunes est la relation qu'il ont avec le reste de la société. Bien souvent ils restent ensemble et forme une sorte de "smala" ou chacun se soutien et se défend contre le reste de la société.
Le plus souvent les jeunes qui intègrent les programmes comme celui ci dessus n'avaient pas d'autre choix.
Si ils sont assez nombreux il préfèrent rester ensemble .
C'est assez visible sur Monrovia ou certains groupes occupent des maisons abandonnées et font la loi a Water side.
Le second souci est leur rapport à l'argent facile qui n'existe plus et on une légère tendance à n'accaparer ce qui leur plait.
C'est la raison pour laquelle ils sont rejetés par le reste de la population qui n'hésite pas si l'occasion se présente à les faire disparaitre.
Le problème c'est que sans développement du pays je ne vois guère de solution pour sortir de ce cercle vicieux.
Le problème avec ces ex comme vous dîtes est qu'ils ont été précipité dans l'horreur très tôt. Qu'ils n'ont pas eu les moyens, ni l'occasion de se développer normalement avec les joies et les peines de l'enfance.
Ces enfants instrumentalisés grandir comme des herbes sauvages ils poussent au gré du fumier dans lequel ils s'enracinent si rien n’est fait pour les en sortir.
Vous dites qu’ils restent entres-eux, qu’ils agissent en bandes, se dépatouillent, c’est certainement vrai mais comme les rescapés des camps, les survivants, comme tous ceux qui subissent des traumatisants quel qu’on soit la nature la parole avec d’autres est parfois difficile, voir impossible…
Le reste de la population les rejette probablement pour ce qu'ils ont été, pour ce qu'on les a laissé être, pour ce qu'ils sont devenus ce qu'on les a laissé devenir...