Cher Justin, désolé de squatter votre blog, mais c'était le meilleur moyen de répondre à votre réponse vigoureuse [1] à mon article sur "Sarkozy l'atlantiste" [2]! Et d'abord je me réjouis de ce débat contradictoire sur un enjeu fondamental de la politique extérieure de la France: Rue89 est fier d'accueillir des points de vue différents et de les confronter avec les visions, tout aussi plurielles, des internautes.
Cela n'empêche pas les désaccords, et il y en a… Il est intéressant de constater que notre lecture différente [3] du discours de Nicolas Sarkozy à Washington se poursuit trois mois plus tard, alors que de mon point de vue, ce qui n'apparaissait encore que de manière intuitive, s'est très nettement confirmé ces dernières semaines. Je ne vois pas comment, à ce stade, on peut encore encore qualifier le président de gaulliste, même "décomplexé". Pour plusieurs raisons:
Il ne s'agit pas nécessairement, comme vous avez l'air de croire que je le pense, d'une perte d'indépendance de la politique étrangère de la France: l'Allemagne, tout en étant dans toutes les structures de l'Otan, a bien pu dire "non" à la guerre d'Irak tout comme la France qui n'y était pas… Il s'agit simplement de lâcher un rôle bien utile que pouvait avoir la France avec cette autonomie, cette indépendance -à bien des égards illusoire mais pas uniquement…-, au profit d'une défense européenne à laquelle on ne voit plus d'autre ambition que d'être la filiale sur le vieux continent de la machine anglo-américaine.
Le risque, et nous ne serons sans doute pas d'accord, est que l'égo sarkozyen, sa fascination de gamin pour l'Amérique, sa soif de reconnaissance du monde anglo-saxon, en feront à mon avis un allié docile et complaisant de Washington. Fort heureusement, l'ère Bush touche à sa fin, et il faut espérer que l'administration qui lui succèdera se montrera plus responsable. Car de la même manière qu'il envoie des troupes en Afghanistan pour des raisons essentiellement politiques sans grand rapport avec ce pays, je le crois capable d'autres aventures pour les mêmes raisons. Et, de ce point de vue, on peut légitimement se demander ce qui se serait passé si Nicolas Sarkozy avait été le président français en 2003, lorsqu'il a fallu décider d'aller ou pas avec les Américains en Irak. Poser la question c'est déjà y répondre. A mon avis oui, sauf si la lucidité d'un Jean-David Levitte avait pu l'empêcher puisque le rôle essentiel de son conseiller diplomatique semble être d'apporter un peu d'expertise dans un monde qui n'en a pas montré beaucoup jusqu'ici…
Alors atlantiste ou gaulliste (nous sommes d'accord, au moins, sur le qualificatif de "décomplexé"…)? Peu importent les étiquettes, en effet, qui n'ont plus tout à fait le même parfum qu'à l'époque de la guerre froide. Néanmoins, dans le monde multipolaire que la France appelait de ses voeux et qui prend forme sous nos yeux même s'il est moins harmonieux qu'on ne l'espérait, force est de constater que la France de Nicolas Sarkozy, pour la première fois, revendique haut et fort, son appartenance au "bloc occidental": c'est assurément une rupture, au minimum sémantique. Est-ce pour autant un progrès? Je ne le pense pas.
Liens:
[1] http://rue89.com/justin-blog/sarkozy-le-gaulliste-decomplexe
[2] http://rue89.com/2008/04/02/sarkozy-et-lotan-latlantisme-decomplexe-et-risque
[3] http://rue89.com/2007/11/07/au-congres-americain-sarkozy-dit-i-love-you
[4] http://rue89.com/Afghanistan
[5] http://rue89.com/2008/02/18/a-cause-de-lirak-larmee-us-offre-des-bonus-pour-recruter