Cimetière profané: islamophobie et néo-nazisme sont des réalités

Cimetière musulman profané près d'Arras, le 6 avril (Sadouki/Reuters)

Récemment, le président de la République a eu le mérite d’appeler les choses par leur nom, en qualifiant d’acte "islamophobe" la profanation des tombes musulmanes d’un cimetière militaire du Pas-de-Calais. Cette qualification des faits, qui contraste heureusement avec le refus, trop courant en France, de considérer l’islamophobie comme une notion recouvrant une réalité, est la bienvenue. Reste que la République a encore du travail à accomplir, afin de vraiment admettre, et l’ampleur du phénomène, et son contenu. Dernière preuve en date d’un vieille tendance à le minorer, comme les responsables politiques minorèrent l’ampleur de l’antisémitisme après 2000: cette affaire qui vient, en Alsace, de trouver un épilogue étrange.

Hier donc, trois lycéens, dont un mineur, ont été interpellés et mis en examen dans l'affaire des tags racistes apposés sur des bâtiments publics et privés de six communes d'Alsace, dont un lieu de prière musulman et une mairie. Arrestations dont évidemment, on ne peut que se réjouir. Les trois suspects sont âgés de 17 à 18 ans et ont reconnu être à l'origine des tags racistes apposés dans les nuits du 23 au 24 mars puis du 14 au 15 avril 2008. Ils ont expliqué, ce qui n’est que trop plausible, avoir agi sous l'empire de l'alcool, ce qui ne saurait en aucun cas constituer une circonstance atténuante.

De source judiciaire, on indique que les enquêteurs ont pu remonter jusque à eux, grâce aux photos des inscriptions que l'un d'eux avait postées sur forum du site internet d’un groupuscule néonazi, le Mouvement national-socialiste français (MNSF). Entendons-bien: un site "néo-nazi", selon le procureur de la République de Colmar lui-même. Pourtant, et c’est bien là que le bât blesse, écoutons aussi la suite de la déclaration du procureur: "Leur idéologie n'est à mon sens que le fruit d'une bêtise profonde, d'un désoeuvrement certain et d'une inculture patente", notamment historique, "même si l'un d'entre eux", qui a vraisemblablement fait office de meneur, "a fait de cette pseudo-doctrine une religion", a-t-il indiqué, en soulignant l'absence de motivation politique réelle des suspects.

Traduisons: pour la justice donc, à ce stade de l’enquête au moins, tracer des croix celtiques et des croix gammées, écrire des inscriptions racistes, en ajoutant également "Islam dehors" sur le mur de la mosquée de Barr, n’est pas le résultat d’une "motivation politique", même lorsque ces néo-nazis fréquentent un site internet dont la page d’accueil comporte une photo de Hitler. Avoir cette "idéologie"-là, en avoir fait "une religion", c’est un dérèglement d’adolescence, pas de la politique. Ecrire "Islam dehors", dans une région où vit une importante communauté musulmane, ce n’est pas une conviction, mais la preuve d’une intelligence peu développée.

Disons-le tout net: cette vision des choses est inacceptable. Si les skinheads et les néo-nazis peuplaient les universités et les grandes écoles, si ils étaient sobres et faisaient preuve d’un grand raffinement de pensée, cela se saurait. Il n’empêche qu’ils font des victimes, symboliques souvent, bien vivantes parfois, hélas. D’ailleurs en ce moment même, le maire de Paris, Bertrand Delanoé, est en train de déposer une gerbe à l’endroit où, le 1er Mai 1995, le jeune Brahim Bouaram fut jeté dans la Seine par un groupe d’individus de ce genre. Ses agresseurs n’étaient sans doute pas de grands idéologues, mais Bouaram est mort noyé, parce qu’il était d’origine arabe.

Allons encore plus loin: si les enquêteurs "épluchaient" minutieusement le fameux forum du Mouvement National-Socialiste Français, ils apprendraient bien des choses. D’abord, que ce micro-mouvement est une section française du NSDAP-AO (Auslandsorganization, donc NSDAP à l’étranger), un groupe basé aux Etats-Unis, que l’Allemagne a interdit depuis longtemps, alors que la France n’en a pas fait autant. Ensuite que sur ce forum, les membres se présentent, ce qui permet d’avoir quelques indications sur leur appartenance sociologique, leur provenance géographique, leurs motivations. Nous avons regardé le profil d’un des internautes, dont peu importe qu’il soit lié ou non à l’affaire de Barr, l’essentiel étant qu’il est assez représentatif de l’ensemble des adeptes: âgé de 17 ans et lycéen, habitant une ville alsacienne de 6500 habitants, hostile depuis l’enfance aux immigrés turcs vivant dans sa région, il explique être devenu nazi sous l’influence de son grand-père, ancien engagé volontaire (je dis bien, volontaire, pas enrôlé de force) dans la division Waffen SS Totenkopf, qui lui a transmis ses idées "nationales-socialistes". Ecoutons la suite:

"Je suis aujourd’hui révolté de la diabolisation de cette noble idéologie, et je veux par tous les moyens la réhabilité ( sic) et ainsi reprendre le flambeau de mon grand-père car celui-ci est décédé l’année dernière."

Voilà bien des motivations politiques, et assumées comme telles par celui qui les expose. Il faut donc arrêter de minorer la portée des actes racistes, antisémites et islamophobes commis par sous l’emprise, soit de ce type d’idées, soit d’ailleurs de quelque autre motivation que ce soit. Ni la frustration, ni la bêtise, ni le désoeuvrement et les difficultés familiales ou sociales, ne les excusent. Et ce serait bien que la France devienne, à cet égard, exemplaire non seulement par le rigueur des textes de lois punissant le racisme, mais aussi par le jugement moral qu’elle porte sur ceux qui s’en rendent coupables.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
Par Tomah
15H56    01/05/2008

Merci pour cet article. En effet souvent la bétise et l'inculture sont utilisés comme excuse à des actes d'islamophobie ou d'antisémitisme. Et pourtant, bon nombre des participants aux forums néonazis sont largement au parfum des faits historiques...
Bien à vous tous

 
18H20    01/05/2008

Les faits qu'analyse JY Camus montrent bien l'existence en France d'un racisme anti-musulmans en tant que tels, c'est-à-dire en raison de leur religion. Ce racisme a une consistance idéologique et politique.

Pour autant, peut-on , comme semble le faire JY Camus en pointant "le refus, trop courant en France, de considérer l’islamophobie comme une notion recouvrant une réalité", écarter toute méfiance et prévention à l'égard du terme "islamophobie" ?

Les mots sont importants, et ce terme d'islamophobie est souvent utilisé par les associations intégristes pour récuser toute critique de la religion islamique ou de l'idéologie islamiste, en les assimilant à du racisme envers les musulmans.

Donc d'accord pour qualifier, comme JY Camus, d'islamophobie les discours ou les actes racistes anti-musulmans, mais soyons vigilants face aux intégristes et refusons l'emploi de ce terme d'islamophobie pour interdire toute pensée critique et libre (y compris blasphèmatoire)à l'égard de l'Islam et de l'islamisme.

 
Par Grégory
03H36    02/05/2008

J'allais signer sans restriction un commentaire de pleine approbation mais alors que je lis les commentaires, je sens comme un doute. Je m'explique:

Des raclures de bidets racistes et violentes, il y en a toujours une certaine dose. Cette dose, il convient de la surveiller et quand elle enfreint la loi, de sanctionner. Là dessus je pense que nous sommes tous d'accord.

Ceci étant vu, j'ai du mal à cerner ce que veut exactement monsieur Camus. Je comprends qu'il réclame un durcissement de la loi et des pratiques en matière de lutte contre les groupuscules d'extreme droite.

Alors moi je veux bien, mais rien de ce qui est dans l'article initial ne mène à mon sens à cette conclusion. Celui ci fait dans l'émotionnel, efficacement (personnellement, j'ai couru), qui nous rappelle tous à notre indignation que ces jeunes racistes et violents sont une menace. Certes. Mais en quoi le fait de durcir la répression est il automatiquement la solution? On critique assez la logique de Sarkozy quand la question s'applique à un autre genre de jeunes voyoux, alors soyons cohérents.

Interdire à leur site web d'exister n'a aucune chance de l'empecher d'exister - bien au contraire. Transformer le crime de moeurs en crime politique, c'est leur donnée une portée qui risque plus de les motiver que de les doucher. Enfin, les regarder comme des bêtes sauvages tout juste bonne à être collées au gnouf et non comme des êtres humains avec lesquels la répression ne peut jamais constituer une stratégie durablement efficace, c'est garantir qu'ils croiront et se multiplieront.

Mes questions complémentaires :

- y a-t-il une croissance des sympathisants de ce genre de groupe en France ?

- ces groupes ont ils une stratégie de développement à l'oeuvre ?

- y a-t-il une augmentation des violences racistes ?

...ceci pour savoir exactement de quoi on parle.

 
Par timmy
10H18    02/05/2008

Hey, monsieur Camus, je ne sais pas où vous habitez, mais certainement pas en Alsace, parce que si c'était le cas, vous vous rangeriez plutôt du côté du discours du proc'. Il faut les avoir vu ces skinheads du dimanche, qui se démontent la cervelle à la bière chaque weekend, il faut avoir vécu dans le microcosme du racisme ordinaire alsacien (ou plutot de la xénophobie comme fondement de la personnalité régionale), pour comprendre, et pour tirer des conclusions. Vous ne pouvez pas commenter l'alsace et ses problèmes depuis votre point de vue strictement parisien. Prendre sa longue-vue et scruter la moustache coupée-carrée ce n'est pas une bonne façon d'identifier l'extreme droite, surtout pas en Alsace.

Ici on est plutot dans la mouvance extreme-con, ces mecs là, quand ils auront un travail et une femme, ils se contenteront de voter à droite et de manger de la choucroute. Si ils avaient grandi en Corse ils se seraient simplement adapté à la connerie séparatiste environnante, c'est (à mon avis) strictement la même chose.

Lancer un "Sieg Heil" en plein milieu d'un champ de maïs du Ried profond, saoul comme un cochon et encore imbibé de la sueur du grempelturnier de la veille, c'est plus une façon d'extérioriser le malaise socio-culturel alsacien que d'idôlatrer l'idéologie nationale socialiste.
Un X n'a jamais marqué l'emplacement d'un trésor, et une croix gammée ou celtique indique le degré de crétinisme ambiant qui regne au sein d'une communauté, plutôt que la présence d'une cellule activiste néo-nazie.

Si vous cherchez des personnalités dangereuses qui flirtent avec l'idéologie fasciste, lorgnez plutôt du côté du gouvernement, ceux là n'ont définitivement pas l'excuse de l'alcool, surtout le petit là.