Soirée des Molières: si le ridicule tuait, il aurait fait une hécatombe

Lors de la soirée des Molières 2007 (Benoit Tessier/Reuters).

D’un geste de la main, Roland Dubillard, dans la chaise d’hémiplégique où il est cloué depuis vingt ans, repousse le micro. Il n’a rien à dire. Ou trop à médire. Le réalisateur aurait du s’attarder sur ce visage apparemment impassible et sans doute en colère. Il n’en a cure. Il fait ce qu’on fait toujours à la télé quand le silence s’installe: on passe à autre chose. La télé a horreur du silence. Le beau silence de Dubillard, elle le zappe.

La salle des 22e Molières, elle, ovationne celui qui vient d’être couronné comme le "meilleur auteur" 2008 pour des saynètes sublimes, "Les Diablogues", écrites… il y a près d’un demi-siècle (et publiés dans les années 70 aux éditions de l’Arbalète). On croirait voir une scène inédite du "Jardin aux betteraves", belle pièce de Dubillard.

Si le ridicule tuait, il y aurait eu une hécabombe ce lundi soir dans la salle et sur la scène des Folies bergères, à commencer par la présentatrice de service qui réduisit d’une phrase le théâtre de Feydeau au plus basique théâtre de Boulevard (le mari, la femme, l’amant).

Dubillard (sous le nom de Grégoire) et Philippe de Chérissey (sous le nom d’Amédée) ont créé "Les Diablogues", l’auteur les avaient ensuite repris avec Claude Piéplu à la scène et sur les ondes. C’était au fin fond de l’autre siècle.

Depuis, ces saynètes ont ravi bien des duos d’acteurs -dernièrement Jacques Gamblin et François Morel au théâtre du Rond-Point, à Paris, dont le directeur Jean-Michel Ribes avait fêté dignement les 80 ans de l’auteur, en lui consacrant un festival il y a cinq ans.

Une nuit de dupes et un accablant moment de télévision

Comme chaque année, la "Nuit des Molières" fut une nuit de dupes et un accablant moment de télévision. Comme chaque année, elle était censée présider à la "possible conciliation" (la formule est de Clovis Cornillac, sobre monsieur Loyal) du théâtre privé et du théâtre public.

Mais il faut croire que le mariage est impossible, puisque la cérémonie s’achève sur le "Molière du théâtre privé" précédé -comme un faire-valoir- du "Molière du théâtre public". Une fois de plus, le théâtre public fut le dindon de cette farce lourdingue et interminable.

Quand l’intitulé d’un prix réunissait des "nominés" du privé et du public (révélation théâtrale, décorateur, costumes, lumières, théâtre musical, adaptation, spectacle solo, mis en scène, comédien, comédienne), ce fut toujours le privé qui sortit du chapeau, à une exception près -il en fallait bien une (Gille Privat pour le meilleur second rôle). Quelle pantalonnade!

Et l’année prochaine, on remettra ça sur l’air rituel de la "grande famille". Et on aura droit aux standards: la prime aux vieux avant l’extinction des feux (cette année Michel Galabru, José Arthur, et donc Dubillard), le moment d’acteur (Galabru dans un festival de ses borborygmes), les intermèdes accablants, le serment de la télévision jurant une fois de plus qu’elle adore le théâtre, alors qu’elle venait d’en dégoûter des milliers de spectateurs à travers des extraits ni faits ni à faire. Etc.

La télévision méprise l’art. Il est son ennemi juré, il met en évidence sa petitesse

Muriel Mayette, au nom de la Comédie Française, reçut donc le Molière du théâtre public pour "Juste la fin du monde", la pièce de Jean Luc Lagarce dans la mise en scène de Michel Raskine. Il est dommage qu’elle n’ai pas eu l’idée de lire ce que Lagarce écrivait sur les Molières naguère, au lendemain d’une édition marquée par l’intervention de Laurent Terzieff. Extraits (magazine "Sept à Paris" du 11 mai 1988):

"La télévision n’est jamais aussi vulgaire que lorsqu’elle feint de s’intéresser à un objet qu’elle méprise. La télévision méprise l’art. Il est son ennemi juré, il met en évidence, sans un mot- il suffit de les confronter- sa petitesse, et lui rappelle qu’elle n’est rien de plus qu’un outil.

"La télévision se croit essentielle. Elle a raison, c’est elle qui fait la pluie et le beau temps. Elle peut rendre célèbre n’importe qui et le faire disparaître en l’oubliant. Elle est le plus grand dénominateur commun: fatalement, au nom du populaire, elle se laisse aller au populisme et nivelle par le bas. A quand un ministère de la Communication et (accessoirement) de la Culture?

"Quand la télévision fait la fête au théâtre, elle se soucie moins de l’art en question -il suffit de regarder les programmes pour constater qu’elle s’en fiche royalement- que de le réduire à son moule, s’en servir pour sa propre cause.

"Et comme le seul but de la télévision, actuellement, est de remplir le temps qui lui est imparti et de ratisser large, ce qu’elle nomme une fête devient un défilé longuet de gens connus du plus grand nombre. C’est mal cuisiné, mais il y a beaucoup de plats.

"Le problème avec le théâtre, c’est qu’il n’y a pas de "vedettes". Une vedette est fabriquée par la télévision, y compris celles du cinéma, et comme elle n’a que faire du théâtre, les organisateurs se retrouvent en manque.

"On se retrouve donc pour "honorer" le théâtre, avec une cohorte de gens, tous honorables au demeurant, mais dans bien des cas à des années lumière de ce qu’est la réalité de ce métier. Le temps de devenir une vedette grâce à la télévision, et le train est largement passé. D’où l’aspect fête de charité, amicale des anciens élèves, gala de l’union des artistes ou noces d’or des grands parents.

"Pourtant, devant tant de vulgarité (Dorin, une autre !), un pauvre digne et magnifique fait taire la vulgarité. Terzieff parle. Et la télévision la ferme. Elle ne gouverne plus. Elle est à son service, elle doit se rapprocher de lui, le cadrer comme un acteur, et non comme un présentateur. Il ne la regarde pas. Il parle au public. Il prend son temps, pas de chronomètre dans la poche. Il est un acteur, le théâtre sur scène. Et paradoxalement, il fait de la bonne télévision.

Les dames patronnesses en restent un instant bouche bée: le théâtre est grand, il se suffit à lui même, il ne rêve pas de "passer à la télé", il ne demande qu’à vivre. Les médailles, c’est bon quand on est mort."

Ces lignes impeccables valent pour aujourd’hui. Lundi soir, Terzieff était dans la salle. Il n’a rien dit. Comme Dubillard.


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Par A.V.
22H11    29/04/2008

La télé, c'est naze. Les Molières, énième déclinaison du nombrilisme des élites, c'est naze. Alors où est le problème ? Zappez, ne regardez pas la télé, faites l'amour, lisez, surfez, allez prendre un café, allez au cours du soir. Il y a une infinité de choses plus intéressantes à faire.

 
Par oursonne
22H52    29/04/2008

Ca m'énerve un peu cette auto-glorification de ceux qui n'aiment pas la télé.. il faudrait la casser,ça rendrait intelligent... Enfin si on peut regarder tard le soir, et choisir, ou enregistrer il y a des trucs vraiment bien.. Moi, par exemple, hier soir, au lieu de regarder les Molière, ceremonie qui m'ennnuyerait, j'en étais sure, j'ai regardé un documentaire passionnant sur un commissariat de Roubaix. Le travail des flics, la vie si difficile de ces gens...C'était bien filmé un vrai bon documentaire.. (et c'etait sur la 3 à 20h40n, en plus !!)Je n'ai pas cassé ma télé mais il me semble que je me suis couchée moins bête que la veille... Ce soir je vais enregistrer un des meilleurs, et en tout cas son premier film connu que j'ai deja vu, vu,vu et revu, mais que je trouve toujours aussi beau "l'enfance nue".... Il y a de tout à la télé. On n'est pas obligé de tout regarder, mais ne plus la regarder du tout, c'est aussi rater de très belles choses... Par contre, je fuierai le festival de Cannes à la télé, c'est insupportable, on dirait que c'est un festival consacré à la montée des marches et uniquement ça.... Il vaut mieux se documenter ailleurs et aller voir les films...

 
Par MaxD
00H00    30/04/2008

J'ai trouvé que la salle était deux fois plus pleine qu'elle n'aurait dû : il y avait le parterre bourré de gens de théâtre plus ou moins célèbres mais chacun d'eux, en recherche de pommade, était accompagné par un double encombrant (et plus gros que l'original) : son ego hypertrophié.

 
14H40    30/04/2008

Pour apprécier le théâte il faut savoir ce que c'est et c'est ce qui manque le plus aujourd'hui.
Pendant longtemps j'ai cru que le théatre c'était soit Jean Lefevre et Bernard Menez (Au théatre ce soir) soit cette pièce de Racine qu'une prof de lycée nous avait emmenés voir et à laquelle mon cerveau adolescent n'avait rien compris. Entre les deux rien, le gouffre.Mes parents n'ayant ni la culture, ni les moyens nécessaires ne m'y ont jamais emmenée. Lorsque quelqu'un me disait qu'il aimait le théâtre, je prenais peur. Et puis, à la fac, j'ai rencontré des profs vraiment passionnés de théatre qui m'ont expliqué ce que c'était, son historique, ses codes, etc... Et quand j'en ai eu les moyens, j'ai commencé à y aller, en tatonnant et j'y ai pris du plaisir.
Maintenant que j'ai des enfants, j'essaie de les initier à cet art. Ils sont parfois rétiscents, mais parfois heureux. J'espère qu'il en restera quelque chose dans leur façonnage culturel à venir. En revanche je suis incapable de dire si le spectacle que je vais voir est du théatre public ou privé.

Losque vous dites : "Quand on a pas la culture exigeante dans son éducation il faut faire l'effort de se tourner vers la qualité" voux oubliez que tout le monde n'a pas les mêmes cartes en main, et qu'il ne faut pas blâmer ceux qui se laissent aller à la facilité. Si personne ne leur montre ou leur ouvre des portes en leur donnant les codes de compréhension, beaucoup passeront à côté de belles choses. Les familles ne le peuvent pas toujours (une place de théâtre coûte cher!), L'éducation nationale fait certainement ce qu'elle peut et le théatre n'est peut-être pas sa priorité, et il ne faut pas trop compter sur les médias pour connaitre les programmations intéressantes. Non seulement il faut faire un effort pour trouver la qualité, mais il faut également savoir qu'elle existe et apprendre à la déceler au milieu de la quatité de soupe que l'on nous sert.