Primaires en Caroline du Nord: sale temps pour les presbytes

Après un meeting d'Obama à Raleigh, Caroline du Nord (Jon Gardiner/Reuters).

(De Raleigh, Caroline du Nord) Mon homme n’allait pas être en ville mardi pour voter aux primaires. Samedi étant le dernier des dix jours ouverts au vote par anticipation en Caroline du Nord, nous enfourchâmes nos bicyclettes. L’Américain, c’est lui; moi j’y allais juste pour voir et prendre la température.

Normalement, à 11 heures du matin, le centre-ville de Raleigh, la capitale de l’Etat, est quasiment désert. Sauf les jours de "parade", où les gens se pressent sur les trottoirs autour du Capitole pour applaudir (au choix) les défilés d’anciens combattants, des nains de Santa Claus, des mères de famille nombreuse, des équipes sportives ou des nostalgiques de la guerre de Sécession.

Ce samedi, une parade honorait les pompiers tombés au feu, et les imposants camions rouges et blancs serpentaient en file entre les bâtiments administratifs et commerciaux du centre d’affaires. Pas mal de spectateurs en avaient profité pour venir voter, escomptant en outre y passer moins de temps que mardi, jour officiel de l’élection.

Raté! En accrochant nos vélos devant l’office du Wake County Board of Election, l’un des cinq bureaux ouverts aux primaires dans le comté, nous comprenons vite que nous allons y passer un moment. La queue d’une trentaine de mètres tourne au coin du bloc.

Des voitures patientent sagement l’une derrière l’autre dans la rue en crachant des gaz, attendant de pouvoir déposer exactement devant le bureau une vieille maman, une jeune femme en talons hauts, ou encore des enfants noirs endimanchés.

Une officielle remonte inlassablement la file, répétant en souriant: "Désolée, c’est un peu long. Préparez vos papiers, nous gagnerons du temps. Eteignez vos portables à l’intérieur. Merci de vous être déplacés."

"A partir d’ici, il est interdit de distribuer de la propagande électorale."

A vingt mètres de l’entrée, sur le trottoir, une borne prévient: "A partir d’ici, il est interdit de faire campagne pour des candidats et de distribuer de la propagande électorale." Derrière le panneau, là où ils sont autorisés, des militants s’activent, tendant des feuillets à la foule.

J’attrape la feuille jaune de la Raleigh Wake Citizen’s Association, qui s’appelait à sa naissance, en 1932, le Negro Citizens Committee. Elle reproduit plus ou moins un bulletin de vote, listant les candidats qu’elle a décidé de soutenir lors de cette primaire.

Parce que c’est ça, le truc: aujourd’hui, on n’opte pas seulement pour Obama ou Clinton; on doit aussi sélectionner, parmi une tripotée de noms, les individus qui seront candidats en novembre aux postes de représentant et de sénateur (à la fois à la chambre des représentants et au sénat des Etats-Unis et à ceux de Caroline du Nord), au poste de gouverneur de l’Etat, de lieutenant-gouverneur, d’auditeur, de trésorier général de l’Etat, de commissaire aux assurances, commissaire du travail, superintendant de l’instruction publique, enfin de juge dans trois différentes cours.

Plusieurs postulants par poste, tant dans les camps démocrates que républicains et parfois sans affiliation: la liste de patronymes est interminable, c’est ça la démocratie américaine!

Tous ces parfaits inconnus ont beau avoir fait campagne localement et diffusé des spots télévisés depuis des semaines, on a beau voir leurs noms plantés dans les jardins ou collés au cul des voitures, personne n’est capable d’en distinguer plus d’un ou deux sur un bulletin de vote.

Voilà pourquoi des associations bien connues localement "endossent" un candidat par poste, et font connaître leur choix aux citoyens reconnaissants.

"Parfait, je vais recopier les noms qu’ils conseillent."

Nous approchons de la zone interdite aux "campainers". Je saisis un ultime tract, tendu cette fois par la Coalition pour l’éducation. Comment savoir si ce sont des gens de notre bord politique? "Regarde qui ils soutiennent pour la présidentielle", conseille mon mari, "ça donne le ton." Obama, c’est bon. Et au poste de gouverneur? Bev Perdue, la démocrate. "Parfait, je vais recopier les noms qu’ils conseillent."

Voilà, ça marche comme ça. Enfin, ça devrait. Parce que mon chéri s’aperçoit qu’il a oublié ses lunettes à la maison. Panique: il ne va pouvoir lire le bulletin de vote, ni le tract modèle. Ah, la presbytie! Heureusement, à l’entrée du bureau (car ça y est, trente minutes et un petit coup de soleil plus tard, nous sommes à l’intérieur) figure un panneau reproduisant le bulletin vierge qu’il faudra remplir dans l’isoloir. Il scrute, je compte les lignes, je pose mon doigt sur la première case:

"Tant pis pour les autres postes à pourvoir, tu n’as qu’à te contenter de cocher la case ‘présidentielle’. Hillary est en premier, Barak en second. Tu pourras distinguer? Pas sûr. Attends, on va demander si tu peux venir avec moi dans l’isoloir"

Je grommelle qu’en France, ce ne serait pas possible, mais de toute façon, chez nous, on n’a pas à répondre à un tas de questions sur le même bulletin. Première halte devant une table chargée d’ordinateurs où officient les vérificateurs d’identité et d’appartenance politique: il vote démocrate ou républicain? Son épouse avec lui? Pas de problème, on ne réclame même pas mes papiers.

On nous oriente vers le second poste, où le citoyen reçoit son bulletin, démocrate en l’occurrence: au moins n’y figurent, recto verso, qu’une trentaine de noms. On a le choix entre des box isolés les uns des autres par des parois, ou… une grande table où papotent des gens s’entraidant, eux aussi.

"Avec ce système, aucun risque de fraude, on peut recompter les votes."

Je lis à voix haute les candidats recommandés par mon papier. Crayon noir en main, mon mari noircit les cases que je lui désigne une à une. Mince! Au poste d’auditeur (quel est donc le job d’un auditeur?), la Coalition pour l’éducation ne conseille personne. Et le papier jaune de l’association black, il dit quoi? Fred A. Dans la mesure où Obama est aussi leur candidat principal, va pour Fred A.

C’est fini. Renseignement pris, ça se passera aussi de cette manière le jour de l’élection générale, en novembre. Mon Américain voit assez clair pour glisser lui-même son bulletin dans l’appareil à lecture optique:

"Ben voilà, c’est très bien ce système. Aucun risque de fraude, avec ça on peut recompter les votes s’il y a contestation. Pas comme les machines à voter qui ne laissent pas de traces!"

Il faut dire que nous vivions au Texas, où les machines à voter très partiales (selon lui) l’énervaient au plus haut point.

On se retrouve dans la rue. Il est midi, la queue a encore grandi, c’est fou. Nous pédalons vers chez nous, dépassant le QG raleighsien de Barak Obama qui grouille de monde. Plus aucun "signe" aux armes du champion, ces panneaux à planter devant les maisons, qui se sont arrachés dès l’ouverture de la permanence début avril. Plus de T-shirt non plus, mais un particulier en a des pelletées dans sa voiture garée en face, qu’il vend à un prix raisonnable.

"On avait l’habitude de voir nos primaires ignorées. Cette fois, on va compter."

Un peu plus loin, dans le downtown historique noir, les vitrines d’une boutique désaffectée sont couvertes des magnifiques affiches multicolores du Officialy Unofficial Obama Art Show, "Go Tell Mama".

Ces posters sont l’œuvre d’un peintre de rue de Chicago qui balade son expo à travers les Etats-Unis en campagne. La permanence d’Hillary Clinton, installée non loin mais très à l’écart de toute circulation piétonne, est bien tristounette et bien blanche, en comparaison. Mais lundi soir, même la rue obscure de son QG à elle sera envahie par la foule. Car Bill Clinton viendra à Raleigh l’ultime soir avant les primaires.

Dimanche matin, je jette un oeil sur le site web du journal local: tous les bureaux ouverts dans le Wake County pour les votes en avance ont connu les mêmes foules, les mêmes queues d’une heure et demi et plus, le même enthousiasme.

Les militants et les officiels ont distribué de l’eau et des barres de céréale. Début avril, un membre de l’équipe locale d’Obama s'enflammait:

"On avait l’habitude de voir nos primaires ignorées, parce qu’elles intervenaient trop tard dans le processus. Tout était joué. Eh bien, cette fois, on va compter. Yes, we can [le slogan officiel d'Obama, ndlr]."

Il avait raison. Pour une fois, les habitants de Caroline du Nord ont l’impression que leur vote va servir à quelque chose.


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Lairderien | Cadre "pré-retraité" avec les encouragem...
14H23 05/05/2008

Merci pour ce reportage vécu de l'intérieur qui éclaire beaucoup mieux que tout ce que j'ai déja lu, la complexité de la démocratie aux USA.

Je comprends d'ailleurs facilement que de nombreuses personnes puissent renoncer à voter, ou votent n'importe quoi (n'importe qui) devant une telle avalanche de candidats à des postes aussi divers, qui sont renouvelés en même temps, ce qui crée à mon avis un brouillard qui ne favorise pas du tout la démocratie.

 
14H46 05/05/2008

Moi, je n'appelle pas ça la "complexité" de la démocratie aux USA.
Ça me fait plutôt penser à une espèce de gros machin préhistorique complètement crétin ....

 
I.P
16H33 05/05/2008


Je comprends d'ailleurs facilement que de nombreuses personnes puissent renoncer à voter, ou votent n'importe quoi (n'importe qui)

Et quand on voit qu'ils élisent des juges et des procureurs comme ça, ça fait peur.
La justice indépendante c'est bien beau, mais si le juge devient l'otage des elections je ne suis pas certain qu'on y gagne...

 
07H32 06/05/2008

cher LR je comprends votre frayeur devant cette justice issue d'elections factices où la moitié de la population reste à la maison. Mais que dire de la nôtre issue d'une caste qui s'auto-régènère par l'origine sociale tout comme le milieu médical et la haute administration. Me voilà bien perplexe...

 
14H38 05/05/2008
 
14H50 05/05/2008

Ce n'est pas parce qu'un poste est ouvert à élection que c'est une bonne chose.

Aux USA, le vote est exigé pour choisir un juge, un procureur et parfois même un policier !

Cela revient à laisser n'importe qui qui a un bagout suffisant pour s'installer à un poste sensible.

Limitons les élections aux fonctions de représentation et de gestion politique.

Qui serait assez idiot pour élire Tapie à la Brigade Financière ???

 
14H57 05/05/2008
 
15H00 05/05/2008
 
15H54 05/05/2008

Merci Hélène Crié-Wiesner pour votre papier. On voit que vous aimez raconter le vécu.... Mais désolé, déjà qu'entre Républicain et Démocrate, je pense que c'est équivalent entre Pepsi et Coca. Alors, pour les primaires démocrates, je peux comprendre votre engouement pour Obama, mais il n'a aucune chance. L' Amérique est, encore, trop raciste...!!

http://phil195829.overblog.com

 
16H41 05/05/2008

Vous avez certainement une grande connaissance de l'amerique pour dire ca. vous y avez vecu longtemps, et recement, ou bien vous avez fait de la recherche academique sur le sujet ? Je suppose que vous n'oseriez pas assener vos certitudes si elles n'etaient basees que sur des "on-dit".

L'Amerique nous apparait raciste tout simplement car elle l'etait il n'y a pas si longtemps, 50 ans seulement depuis les marches pour les droits civiques, et elle reste tres segreguee. Mais elle laisse aussi enormement de place aux success story de personnes de couleur - les Rama Yade ou Rachida Dati locales sont bien moins l'exception qu'en France ! Et Obama fait voter des populations entieres, noirs, jeunes, qui n'avaient pas l'habitude de voter (laissant le pouvoir aux riches, vieux, blanc).

Les choses changent, et bien plus vite aux US qu'en France

 
17H45 05/05/2008

Vous avez presque raison... L'Amérique est aujourd'hui encore raciste, mais ni plus ni moins que la France ou la Chine. Les moeurs ont beaucoup évolué, en particulier au Sud de la ligne Mason-Dixon. Le changement radical est venu du sud, des Etats comme le Mississippi, l'Alabama, la Louisiane ou les Carolines, qui étaient les derniers repères du racisme pur et dur, à la KKK. non, le KKK n'a pas disparu, pas plus que les nazi en Europe. Ils sont beaucoup plus faibles politiquement, par contre, comme en Europe.
Dire que le racisme est toujours aussi fort aux Etats-Unis aujourd'hui que dans les années 20 est un peu comme dire que l'antisémitisme est aussi fort en Allemagne aujourd'hui que dans les années 30...

 
16H36 05/05/2008

Merci pour ce recit fort intéressant.

 
16H39 05/05/2008

Je conseille à Mme Crie-Wiesner et à son mari de regarder le documentaire "Hacking Democracy" qui va être rediffusé bientôt sur HBO.
Il y est montré que les machines à lecture optique, abritant logiciels et cartes mémoire, sont tout aussi susceptibles d'être hackées que les autres ordinateurs de vote.
Et pour ce qui est de recompter les bulletins en cas de contestation, il n'y a qu'à voir ce qui est arrivé au New Hampshire, quand justement certains ont contesté le résultat et demandé une vérification...

 
17H50 05/05/2008

Dis donc, ton mari, c'est un handicapé de la démocratie ? ? Embrasse le quand même de ma part !

(à propos des machines à voter : ya des preuves en Europe que ces trucs sont hackables fastoches --heu pas par moi) et donc que c'est un outil encore plus dangereux que la presbytie !)

 
22H58 05/05/2008

Une question à l'auteure :

Je voudrais savoir si elle avait une impression sur l'ambiance qui regne lors de ce genre d'election pour un cimple citoyen non militant ? Est-ce que c'est plutot une ambiance "ca me fait chier" ou plutot "excitant interessant" ???

 
03H22 06/05/2008

Je n'ai pas eu l'impression que quiconque, dans ce bureau, ou même dans la queue, trouvait ça emmerdant. Deux raisons à cela:1) Les Américains sont en général plus placides que les Français, dans toutes circonstances. Ils râlent rarement. C'est encore plus vrai dans le Sud. Bon, New York est une vraie exception!2) Ceux qui font l'effort de se déplacer pour les primaires sont des électeurs encore plus motivés que les autres. Je penserai à votre question lors des "vraies "élections en novembre prochain.Quant à trouver ça excitant, je ne sais pas. Pour moi, ça l'était, certes. Mais encore une fois, les gens sont plutôt "smoth", ici, ils n'extériorisent guère en dehors des lieux où il est requis d'être extraverti (comme sur un plateau TV, par exemple, ou en recevant un cadeau d'anniversaire), ce serait impoli.

 
23H43 05/05/2008

Etonnant!

Je suis moi-même allé voter la semaine passée (jeudi soir vers 21h00) pour les élections "municipales" londoniennes. On y élisait bien sûr le Mayor en un seul tour, mais en indiquant deux choix hiérarchisés(pour mémoire, Ken le Rouge a été défait par le conservateur),mais également tout un tas d'élus "municipaux" locaux.

Le plus stupéfiant pour un Français reste le caractère "artisanal" du dispositif et du contrôle:

Les bulletins sont à cocher au crayon à papier et le contrôle d'identité (en l'absence de pièce d'identité obligatoire) se fait en toute confiance sur la seule annonce, à voix haute, de son patronyme par l'électeur tandis que l'assesseur vérifie... l'équivalent de la carte d'électeur que chacun reçoit à son domicile et doit produire!

Ensuite, isoloir, cochage et l'on glisse ses bulletins dans l'urne de carton sans plus de contrôle...

Dernière anecdote, devant moi, ce soir-là, une jeune femme s'excuse : elle a oublié sa "carte d'électeur". Aucun problème, l'assesseur lui demande son nom et la barre consciencieusement dans sa liste. Elle peut voter.

 
jck
04H29 07/05/2008

'Voilà pourquoi des associations bien connues localement "endossent" un candidat par poste, et font connaître leur choix aux citoyens reconnaissants'

Voila un système qui peut favoriser la corruption ou, au mieux, le copinage... Comment toutes ces associations choisissent entre deux juges, ou deux inspecteurs... il n'en a pas qui donne leur soutiens au plus offrant?
Ce n'est pas forcément bon de tout faire choisir au peuple si au final, celui-ci ne connait même pas les patronymes de ceux qu'ils doivent choisir.