Russie: le changement en trompe-l'œil au Kremlin

Le spectacle était assurément impressionnant. Impérial. Mais également théâtral, car personne n’était dupe dans cette transmission du pouvoir suprême au Kremlin, mercredi, entre Vladimir Poutine et le successeur qu’il s’est lui-même choisi -et a imposé à la Russie le plus démocratiquement du monde: Dimitri Medvedev.

Sans même chercher à s’en cacher, Poutine a d’abord vidé la présidence d’une partie de ses prérogatives, transférées au premier ministre qu’il devient ce jeudi, avant d’abandonner le Kremlin à son jeune protégé. Poutine restera le chef du parti majoritaire, il conservera ses liens privilégiés avec l’appareil sécuritaire dont il est issu, et avec tous les notables du régime qui lui doivent leur carrière.

Il est clair que, dans un premier temps au moins, Medvedev restera l’obligé de son premier ministre, son "collaborateur" bien plus que son patron… Une situation paradoxale, mais qui permet au moins de respecter la constitution sans rien changer à la réalité. Les plus optimistes salueront le fait que ce souci de respecter la constitution est en soi un progrès; les pessimistes s’inquièteront d’un système verrouillé, qui n’a même pas permis, hier, à quelques centaines d’opposants de s’exprimer dans les rues de Moscou.

Mais tant que le pouvoir, d’un homme ou d’un tandem, continuera à assurer une relative stabilité politique, et garantira la croissance rapide que permet le quadruplement des prix des hydrocarbures en quelques années, il n’a pas trop de soucis à se faire.

Pour leur part, les Occidentaux, qui ne savaient déjà pas comment traiter avec un seul Poutine, vont avoir du mal à en gérer deux. Depuis que la Russie a retrouvé ses accents de grande puissance, les Européens, et plus largement les Occidentaux, n’ont pas encore trouvé la bonne approche. Qu’il s’agisse de la politique énergétique, de ses relations avec ses voisins, dont certains sont membres de l’Union européenne, ou encore de l’état des libertés et des droits de l’homme en Russie, les dossiers chauds ne manquent pourtant pas.

Il ne fait aucun doute que sous Medvedev, la Russie continuera à bomber le torse pour défendre ses intérêts de puissance, et stopper le grignotage de son ex-empire par l’Otan et l’influence américaine. Les bruits de botte russes actuels autour de la Géorgie risquent de fournir le premier test de l’ère Medvedev.

La thèse à la mode, dans certains milieux, voudrait que Medvedev, à l’instar d’un Gorbatchev, se retourne contre le système dont il est le produit. Elle ne semble guère crédible à ce stade, ne serait-ce que parce que le système est aujourd’hui plus fort que jamais, là où Gorbatchev avait pris la tête d’un régime vérolé et en faillite. A baser une stratégie sur des divergences entre Medvedev-le-technocrate, et son mentor Poutine-l’ancien-du-KGB, on se bercerait d’illusions.

Les Européens doivent apprendre à parler d’une seule voix avec une Russie sûre d’elle et ambitieuse. Un dossier de plus pour la présidence française de l’Union européenne, et pour Nicolas Sarkozy passé sans transition des critiques de la campagne électorale aux flatteries du système Poutine. Mais cela ne suffit pas à faire une politique.

Pierre Haski

► Edito diffusé jeudi 8 mai sur Europe1. Retrouvez l'édito de Pierre Haski tous les mardi et jeudi à 7h42 sur Europe1, et en podcast en cliquant ici.

A lire aussi: Election en Russie: un tsar peut en cacher un autre


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09H23 08/05/2008

Il n'y a pas à dire, c'est autre chose que la prise de pouvoir par Sarkozy.

 
mobydick | en migration
10H28 08/05/2008

on a la nostalgie qu'on peut...

 
Blaise11 | halte au libéralisme à la sauce stalinie...
10H26 08/05/2008

La diagonale du fou: peut-être qu'on pourrait leur proposer d'organiser les prochains JO...

 
Blaise11 | halte au libéralisme à la sauce stalinie...
11H16 08/05/2008

Moins con et en guise de témoignage, pour illuster ce "bombage de torse", les russes de moins de 20 ans que je rencontre à Prague donnent majoritairement l'impression d'une arrogance déplacée, mal assumée, comme nouvelle. Je ne la remarquais pas il y a encore 5 ans, ni en Tchéquie ni en Russie. Du moins pas de cette façon car nous connaissons leur fierté légendaire tout autant que celle des coqs français ou autres insulaires anglais.
Cette nouvelle arrogance devient parfois violente, dans les mots comme dans les gestes: il y aurait un article à faire par exemple sur la volonté des russes de s'approprier administrativement la ville tchèque de Karlovy Vary et la façon dont, en vain, ils s'y sont pris...
Ces jeunes ont deux points communs: une adoration pour Poutine (alors que les générations d'avant vantent ses mérites tout en le trouvant débile) et un portefeuille "roublement" garni. Autant dire que pour discuter avec eux de Poutine, porter la contradiction, au café, bistro ou à l'hospoda, il faut beaucoup de temps, beaucoup de patience, beaucoup de diplomatie donc à tout le moins, autant d'argent qu'eux.

Et officiellement les russes sont partis de Prague depuis 19 ans ? Mouais. Leur dictat mafieux n'en finit pas ici, à peine discuter par quelques trublions macédoniens ou biélorusses. Ils ont derrière les murs et dans les caves de la Nuit un pouvoir immense et un monopole indiscutable. Ils freinent certains investissement ici dans le divertissement principalement: pour un restaurant par exemple il faut des murs, donc une agence immobilière, donc un promotteur donc... je vous laisse imaginer la suite, personnelement je n'en connais pas les détails :) mais les témoignages concordent.

Pour finir sur un note plus optimiste, lors de ces discussions, si vous les prenez par les sentiments en glorifiant à juste titre leur passé culturel (les anti rouges, n'y voyez aucun clin d'oeil...), si vous adopter une position rilkéienne (je pense aux Histoires du Bon Dieu, Dieu dans la Nature Russe), ils deviennent alors impressionnant de courtoisie et d'ouverture, de puissance naturelle et de modernité: ils ne le savent pas, mais leur schizophrénie se révèle alors, entre une glorification à un Poutine et un deuil en habit blanc à toutes les figures romantiques de leur XIXeme siècle.

Oui, cherchez l'erreur donc.

 
14H27 08/05/2008

Y z'ont même plus de journalistes!
Si y veulent en foutre en taule, y doivent d'abord en importer....
Y a des volontaires?.. Chinois de préférence ?

(C'que j'm'en veux d'avoir des pensées pareiles!!!

 
mobydick | en migration
10H29 08/05/2008

merci pour cet edito - ca change des niaiseries de adler sur fculture, infligeant tous les matins ses édifiants pronostics, eg que la russie est en voie de lente démocratisation (ça sonne un peu comme la tunisie, en progrès sur la voie des libertés et de la tolérance, non??).
quant à la politique étrangère de sarkozy, que ça soit en russie, en chine, en tunisie, en lybie au gabon ou en cote d'ivoire, elle est claire comme le cristal - très fluide comme dirait l'uimm. rien à voir avec les discours electoralistes à l'eau de rose (les promesses, comme on sait, n'engagent pas les élus, juste les électeurs) - c'est juste le soutien officiel de la france contre le gros pognon dans la poche des copains.

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
11H01 08/05/2008

D'accord sur le fond.

Mais une Russie "sûre d'elle" ? J'en suis moins sûr que vous et... qu'elle, en tout cas.

La puissance de la Russie ne vient que de ses ressources naturelles, épuisables par définition, même si on ne peut en prédire la fin dans un avenir prévisible. Sa négligence actuelle des hautes technologies, entre autres choses, la condamnera sans doute bientôt à n'être qu'une étoile filante dans le firmament des novas, contrairement à la Chine, où l'on perçoit un souci permanent de mise en place d'une stratégie de puissance pérenne.

Je ne vois pas comment la Russie de Medvedev/Poutine pourra faire autre chose que manger son pain blanc dans l'immédiat, au risque de se retrouver fort démunie par la suite. Les investissements fondamentaux indispensables à toute économie industrielle moderne lui font cruellement défaut.

Ce n'est réjouissant ni pour les Russes, ni pour ses voisins limitrophes, ni pour nous.

Si la Russie était tellement sûre d'elle, elle aurait tôt fait de desserrer l'étau politique dans lequel Poutine l'a contrainte et de faire le maximum pour encourager un développement tous azimuts. Son outrecuidance actuelle trahit en fait un manque de confiance paranoïaque dans l'avenir, me semble-t-il. En cela, la Russie ne semble guère avoir évolué depuis... les Romanov.

 
Blaise11 | halte au libéralisme à la sauce stalinie...
11H39 08/05/2008

Quelques bémoles à votre conclusion.

1. La Russie a TOUJOURS été sure d'elle. Son"outrecuidance" est quasi naturelle.
2. L'étau politique a été installé par Poutine depuis bien avant sa première élection et a été amorcé pour "Lui". Donc difficile pour le peuple russe majoritairement et historiquement accroupi devant leurs icônes de faire éclater ce machiavélisme. Poutine est très malin en tout cas assez pour maintenir sous cette chape son peuple.
3. La phosphorescence de son icône est bien plus pérenne qu'on ne le pense en Europe de l'Ouest.
4. La paranoïa est un moteur pour eux, ironique ressemblance avec les américains.

(nb: la description de votre pseudo, référence à Coeur de chien de Boulgakov?)

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
11H56 08/05/2008

Non, point de référence à Boulgakov, désolé de vous décevoir !

Le psychiatre se répand en questionnements divers, et sa clientèle est multiple, en tout cas jamais univoque.

Il vaut en tout cas réveiller les êtres de leur oblomovisme foncier (= propension à ne pas vouloir se lever le matin).

 
Blaise11 | halte au libéralisme à la sauce stalinie...
12H19 08/05/2008

héhé.

Alors je vous le conseille. Car l'humour de votre description résume parfaitement l'esprit de cette satyre fantatisque.
C'est un chien, un cabot errant et malade, adopté et transfiguré par un savant fou. Il devient bilingue entre autre...

 
Jaycib | Entre l'arbre et l'écorce
12H34 08/05/2008

Bien noté, merci.
Mais lisez "Obomov", SVP, vous ne serez pas déçu...

 
Blaise11 | halte au libéralisme à la sauce stalinie...
12H43 08/05/2008

Commandé! merci

 
Caius | Expert en management
17H50 09/05/2008

Il paraît assez clair que la "passation de pouvoirs" dans laquelle le président et le premier ministre ont échangé leurs postes signe plutôt un transfert du pouvoir du président au premier ministre, autrement dit la poursuite de la mainmise de Vladimir Poutine sur les décisions importantes. On imagine mal le cher homme la jouer façon Fillon.

Et donc, il y a lieu d'avoir quelques inquiétudes pour l'avenir. Car comme le souligne justement Jaycib, la Russie est un colosse aux pieds d'argile, forte seulement de ses ressources naturelles et de son armée, mais largement en déliquescence sur le plan de l'économie et du fonctionnement des institutions publiques. Pour l'instant, Poutine peut surfer sur la manne pétrolière et gazière, mais cela ne durera pas éternellement.

Et quand la Russie se réveillera avec la gueule de bois des lendemains de fête, la situation risque de devenir très dangeureuse. POur les Russes d'abord, mais aussi pour leurs voisins.