
L’ex-sous-préfet de Saintes Bruno Guigue fera-t-il appel de la décision de la ministre de l’Intérieur de le rétrograder de ses fonctions, officiellement pour manquement au droit de réserve dans un article "violemment anti-israélien"? L’intéressé est pour le moins ambigu après sa conférence à la librairie Résistances du XVIIème arrondissement jeudi soir:
"Ecoutez, je crois que je vais tirer les conséquences de la décision du Ministère. (...) J'ai été très étonné de la façon dont cette affaire a été médiatisée. Et expliquée. Ce n’est pas la décision qui pose problème; c'est la façon dont elle a été bouclée. Je n'en dirai pas plus."
PRÉFET n. m. Haut fonctionnaire qui est de droite sous la droite, de gauche sous la gauche et en prison à la Libération.L’à présent simple "diplômé de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA", tel qu’il signait les tribunes qui lui ont valu son limogeage, a tenu parole tout au long de son intervention, à l’énoncé sciemment vague -"Les enjeux de la situation au Proche-Orient". Celle-ci n’a, miraculeusement compte tenu du contexte, pas dévié de son sujet, aussi vaste soit-il. Pas un mot explicite de la part de Guigue sur les enjeux de sa situation personnelle, si ce n’est en réponse à une question sur les raisons de ses prises de position publiques: la question du Proche-Orient intéressant tout citoyen, "ce serait une honte de se taire."
Au-delà, le normalien discourt sans nulle violence dans les propos: calme, citant Aristote, Robespierre ou les philosophes sionistes des années 30, que bien peu de ceux qui l’attaquent auront pris la peine de lire, tirant des analogies fouillées des histoires coloniales française et australienne.
Pour tout spécialiste de la question, l’analyse qu’il développe, tirée de ses deux livres sur le conflit israélo-arabe, n’est remarquable, à cette occasion du moins, que par sa clarté et son érudition. Guigue le conférencier répond brillamment à un risque de dégénérescence des questions qui lui sont posées par une longue exégèse de Montesquieu.
Sa conclusion –celle à laquelle s’adressait, trop feignent de l’oublier, sa désormais célèbre tribune– n’a décidément rien de violent ni d'anti-israélien, sinon par inférence douteuse du lecteur: "Il faut sauver l’ONU. C’est là l’urgence." Sa référence est le règne du droit international, idéal à priori devant prêter bien peu à controverse, n’étaient-ce les non moins célèbres manquements bientôt soixantenaires d’Israël à ce même droit.
Les seules objections recevables qu’on pourrait opposer à cette intervention, sinon à la tribune incriminée, devraient donc être d’ordre académique voire politique –bien loin de l’opprobre jeté par, pour ne citer qu’un exemple, Bernard-Henri Lévy dans sa chronique du Point, qui juge "particulièrement infect" un précédent article de Guigue sur le Darfour, tout en réclamant que ne soit pas franchie "la ligne jaune qui sépare le vrai débat de l’injure à la personne et au nom…"
Un discours banal sur le fond
Quel serait donc le crime de Bruno Guigue, chantre d’un discours qui n’a rien que de très banal sur le fond pour tout chercheur (du moins anglo-saxon) sur les questions soulevées? (J’en suis un.) Rappelons les phrases tirées de sa tribune citées à l’envi: qu’Israël serait le "seul Etat au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles"; et que "grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer durant le Shabbat."
Qu’Israël torture, qu’on n’y travaille pas le Shabbat, qu’au moins une tristement célèbre écolière palestinienne ait été tuée par un sniper israélien chemin de l’école (à Rafah, soyons précis; elle s’appelait Iman al-Hams), sont des faits que nul lecteur honnête et averti ne songerait contester.
L'ironie, le vrai crime de Bruno Guigue
Le vrai crime de Bruno Guigue aurait été, semble-t-il, non pas de rappeler ces vérités –dont l’article d’Esther Benbassa pour Rue89 relève les très sérieuses sources– mais d’oser le faire avec ironie. Et c’est bien là-dessus que même ses défenseurs hésitent à le suivre, telle Benbassa, qui regrette "certains arguments qui apparaissent forcément au lecteur non averti comme quelque peu douteux", ou qui "reviennent indirectement à faire écho à certaines vulgates d’ultragauche ou antisémites."
La conclusion qui semble s’imposer est qu’on peut effectivement critiquer Israël en France (à sa conférence, Guigue l’admet volontiers lui-même, tout en soulignant et incarnant les limites de cette critique) mais à la condition expresse de ne pas forcer le trait –autrement dit, de ne rien dire qui puisse être détourné, obligation inateignable et évidemment inadmissible. Parlez-en, nous sommes de tout cœur avec vous, mais, de grâce, sans ironie! semble-t-on l’enjoindre.
Le devoir de réserve vis-à-vis d’Israël en serait donc un, non de contenu, mais de style; mais c’est justement pour le droit à choisir son style que plaide, à son corps défendant, Bruno Guigue, lui dont le style est d’ordinaire, si l’on en croit cette conférence, si rigoureusement académique dans la manière, du moins de réfléchir.
Une simple tentative d’être "objectif" et "cohérent"
Au cours de la soirée il se réclame à plusieurs reprises d’une simple tentative d’être "objectif" et "cohérent" sur des questions urgentes, et l’absence d’idéologie dans son propos plaide en la faveur de sa bonne foi. Que d’autres puissent le déformer n’engage, on ose espérer, qu’eux-mêmes, et on ne choisit pas l’usage de ses termes par d’autres à d’autres fins, ni ne peut-on être condamné pour leurs excès.
A la sortie un auditeur remarque, à vérifier, que le dernier sous-préfet à être remercié pour une question d’opinion s’appelait… Jean Moulin, en juin 1940. Bruno Guigue n’en demande pas tant. Si l’on en fait un martyr de la liberté d’expression, ce sera bien malgré lui, son tempérament et son style sans prétentions, résolument neutre mises à part les rares ironies pour lesquelles on l’accable aujourd’hui. S’il ne défendait que le droit à user de cette ironie, son cas aura peut-être servi à quelque chose.
Dessin: Charb

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RAS LE BOL DE LA CENSURE !
De la même façon qu'il est impossible de caricaturer l'Islam sans être menacé de mort, il est impossible également de critiquer Israël sans être taxé d'antisémitisme.
Les extrêmistes mènent la danse mais refusent tout excès d'ironie dans les propos de leurs contradicteurs.
Et le politiquement correct prend le relais pour cautionner tout ça.
Pour couronner le tout, n'importe quel people vous fait condamner en trois coups de cuiller à pot pour atteinte à la vie privée.
Entre l'auto-censure et la censure tout court, il ne reste plus grand chose à la liberté d'expression des sentiments dans ce pays.
On peut plus fumer, on ne doit plus boire des coups,faut faire gaffe au sida, et maintenant la censure sur les blogs.
Encore quelques années comme ça et on sera un pays tranquille, mais qu'est-ce qu'on se fera chier !
http://ehim.over-blog.com
Une semaine après le déclenchement de l'affaire Guigue, j'avoue humblement ma perplexité et ma difficulté à avoir une opinion tranchée.
D'un côté, j'ai lu et relu le texte de Bruno Guigue ainsi que la tribune du Monde à laquelle il répond ; j'y vois une réfutation intelligente, argumentée, solide de la tribune du Monde intitulée "l'ONU contre les droits de l'homme".
D'un autre côté, quelques formules teintées d'ironie, qui, comme dit Esther Benbassa "reviennent indirectement à faire écho à certaines vulgates d’ultragauche ou antisémites", peuvent, par la lecture qu'en font certains être problématiques.Mais je ne sais si l'on peut en tenir rigueur à l'auteur.
Je reste donc sur mon indécision et ma perplexité.
[...] "Lorsque, au bout d'une heure, les gens de la sous-préfecture, inquiets de leur maître, sont entrés dans le petit bois, ils ont vu un spectacle qui les a fait reculer d'horreur... M. le sous-préfet était couché sur le ventre, dans l'herbe, débraillé comme un bohème. Il avait mis son habit bas ;
... et, tout en mâchonnant des violettes, M. le sous-préfet faisait des vers."
Alphonse Daudet
;-)
Joli article Monsieur Tom Hill, mais pour moi la décision prise contre un sous-préfet qui, en tant que citoyen, trouve important de dire la vérité, est, comme le renvoi de Bockel, le signe d'un gouvernement aux ordres d'intérêts puissants qui sont étrangers aux citoyens français.
Trouvé ailleurs sur le net ce post et ce témoignage d'un internaute qui signe Jean-Michel CROS, et qui me parait tout à fait pertinent:
"Bonjour, Oui, il y a bien deux poids et de mesures dans notre pays... Je vais apporter un témoignage : j’ai travaillé à Toulon jusqu’en 1998 ; pendant les dernières années de mon séjour varois, le préfet en poste était le (depuis) célèbre Jean-Charles Marchiani, qui a sombré entre temps dans de troubles affaires.
Il est arrivé à ce préfet d’exprimer publiquement son point de vue sur tel ou tel dossier "en tant que chrétien". Ce faisant, ledit préfet, représentant du gouvernement dans son département, violait la constitution de 1958, qui précise que le république est laïque.
A-t-il été révoqué pour cela ? Non. L’a-t-on simplement rappelé à l’ordre en lui disant qu’il ne devait en aucun cas exprimer ses croyances personnelles dans le cadre de ses fonctions ? Non. A-t-on même, sans sanctions, sans rappel à l’ordre, émis une interrogation sur ces propos ? Non, non, et encore non !
Ce qui est grave dans cette affaire, outre le fait que la procédure disciplinaire ne semble pas, a priori, avoir été scrupuleusement respectée (j’imagine que les tribunaux se prononceront), c’est qu’à avoir cette politique expéditive on discrédite l’impartialité de l’Etat, on ruine la confiance dans la justice et dans la justesse des institutions, on rend vain, à terme, le débat "médiatisé", qu’il le soit par la Presse ou par les Institutions. On ne descend pas l’échelle démocratique, on la dévale "