Suicides dans les banques: de la douleur et du débat

Le suicide ne laisse jamais indifférent, surtout lorsqu'il touche monsieur tout le monde. L'histoire de Pierre, Daniel et les autres a suscité de très nombreux avis, témoignages et débats. Revue de commentaires.

Apparemment, ces trois cas récents de suicide de salariés de banque met en lumière un (nouveau?) malaise au travail. Une forme de pression psychologique intense, qui déstabilise tous les travailleurs, les jeunes comme les plus anciens. Zebre233 raconte sa propre expérience:

"Je suis retraité de la BNP Paribas et je confirme tous les termes de cet article. J'ai connu dans mon travail une excellente ambiance. Mais au fil des ans, tout s'est dégradé. La recherche de la performance et, par dessus tout, du profit, donne lieu à de fortes pressions. La direction générale de la banque donne ses objectifs et toute la hiérarchie, en cascade, transmet ses directives, jusqu'à l'exécutant.

"Je me souviens qu'après une dure journée de travail, il m'arrivait de rentrer chez moi avec la satisfaction d'avoir bien "bossé". Mais ce sentiment du travail bien fait a disparu pour laisser place à une fatigue "malsaine", un sentiment de frustration et de découragement. Et lorsque je rencontre d'anciens collègues, ils me disent que les choses se sont encore bien plus dégradées."

Une dialogue s'est engagé avec le directeur de la communication de BNP Paribas

Quelques heures après la publication de l'article, le directeur de la communication de BNP Paribas s'est enregistré sur Rue89 pour apporter les précisions suivantes, qui ne contredisent en rien les propos rapportés d'Antoine Sire:

"La mort d'un collègue est une chose atroce et bouleversante. Sortie de son contexte, l'évocation d'objectifs commerciaux est naturellement dérisoire, je dirais même sinistrement dérisoire, dans le voisinage d'un sujet aussi tragique. Il ne reste hélas rien dans l'article sur le fait que je partage, comme tout humain normalement constitué, cette triste évidence.

"Mais Internet me permet d'exposer clairement et directement mon point de vue. Par ailleurs lorsque je disais que nous nous efforcions d'être les plus objectifs possible, je me référais bien sur aux efforts pour tenter de comprendre ce qui s'est passé dans ce drame, et rien de plus. Merci d'avance à Athenais de bien vouloir, au moins, me faire crédit sur ce point."

Réponse agacée de lorenzo169 (Militant écolo):

"Monsieur Sire, je suis moi-même salarié d'une grande banque française et dans le réseau en tant que conseiller de clientèle. Dans ce genre de situation, la hiérarchie nous fait systématiquement le coup du pathos en évoquant "le drame humain", "la perte d'un collègue cher à tous", etc.

"Vous affirmez que 'l'évocation d'objectifs commerciaux est naturellement dérisoire, je dirais même sinistrement dérisoire'. Croyez-moi, cela n'a rien de dérisoire pour un simple salarié lorsqu'il est soumis à un entretien d'évaluation ou au fameux PNB (Produit net bancaire, équivalent du chiffre d'affaires pour une entreprise lambda)."

Pour Jonas2, l'intervention du dircom' de la banque fait partie d'une stratégie mûrement réfléchie:

"C'est avant qu'il faut tenter de 'comprendre objectivement', Monsieur le Dircom. Pas après. Car après, ça relève de la rationalisation. La preuve, c'est le Dircom et non le DRH qui vient 'exposer clairement et directement son point de vue'.

"S'en remettre au professionnel de la communication pour tenter de vendre une image un peu plus humaine de l'entreprise d'aujourd'hui, dont la plupart des médecins s'accordent à dire qu'elle devient mortifère, démontre justement ce que vous voulez escamoter: ces petits calculs froids de l'organisation."

Précision: alors que la BNP-Paribas a dépêché son communicant, la HSBC a préféré nous orienter vers le DRH adjoint, tandis que la Société générale s'est bornée à nous répondre que la personne ayant suivi ce sujet n'était pas là. Depuis, aucune nouvelle de la banque.

"Passé un certain niveau, les directions trouvent que vous coûtez trop cher"

Certains riverains ont souhaité remettre ces cas particuliers dans le contexte plus général du suicide en France. KarlM donnant l'indication suivante:

"12 000 c'est le chiffre officiel, et depuis 2004, les 25-35 ans, sont aussi rentrés dans le rythme des 15-25 ans (autant de suicidés que d'accidentés) et des 35-45 ans."

D'autres s'attachent à décortiquer les mécanismes en jeu, aujourd'hui, dans les grandes entreprises. Pour DidierB63, c'est d'abord un certain rapport à la performance qui impose une pression aux salariés:

"Deux choses menacent le "collaborateur" dans l'entreprise d'aujourd'hui. Son âge et son rapport performances/salaire. Qu'on le veuille ou non, les salaires évoluent avec le temps. Passé un certain niveau, les directions trouvent que vous coûtez trop cher, même si vos performances sont acceptables et que vos objectifs sont remplis."

Un constat général, auquel s'ajoute, pour Fleury, une idéologie typique de l'univers de la finance, qui permettrait de comprendre pourquoi certains individus en arrivent à de tels extrémités:

"En ce qui concerne la spécificité du suicide aux banques, je crois qu'il s'agit plus d'une réponse à un mode spécifique de management redoublé par la loi de la productivité en matière financière.

"Ce type de management est basé sur le cognitivo-comportementalisme (TCC) au service de l'efficacité. L'imposture de cette idéologie est de prétendre que si le moi est performant, alors, il recevra sa propre estime.

"Un bien-être en forme de récompense de la soumission du sujet, en somme. Le piège de ces sujets soumis à ce genre d'impératif est d'y croire. Conclusion: chercher à gérer le stress sera une façon d'aggraver les choses."

"Il faut un véritable observatoire de la souffrance au travail."

Pour Jean-Jacques Reboux (Ecrivain et éditeur), l'absence de réaction face à cette situation est un symptôme de nos sociétés contemporaines:

"Moi, ce qui m'étonne le plus, c'est que la violence contre les opprimés de notre société n'engendre pas plus de violence CONTRE les oppresseurs de tout poil…"

Autre façon de formuler ce sentiment désabusé de ne pouvoir peser sur le cours des événements, la citation relevée par Thiery (voyageur), chez l'écrivain portugais, prix Nobel de littérature 1998, José Saramago:

"Tu travailles, travailles et travailles et un jour tu sors de ton rêve ou de ton cauchemar et on t'annonce que ce que tu as fait n'a servi à rien." ("La Caverne", trad. Geneviève Leibrich, p.43, Seuil, 2002)

Laissons le soin de conclure à Jean Bachèlerie, salarié d'une "grande" banque, qui fait une proposition en direction des entreprises concernées, afin d'établir un dialogue constructif entre directions et syndicats:

"Nous, les délégués du personnel, continuerons à nous battre pour défendre nos collègues maltraités pour permettre à une poignée de dirigeants de faire leur show et de se faire décerner les brevets de dirigeants exemplaires et de devenir millionaires: cette nouvelle barbarie tranquille.

"Les médias doivent enfin nous aider à mettre en place un véritable observatoire de la souffrance au travail. Un observatoire entre les mains des directions des ressources humaines ajouterait le cynisme à l'impunité."

Les banques reprendront-elles cette proposition? A suivre.

Lire aussi: Suicides au travail, la banque peine à briser le silence


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Par déluge | menuisier
14H27    16/03/2008

Les suicides de cadres bancaires ou d'ingénieurs du Technocentre sont révélateurs, je trouve, du véritable lavage de cerveau que l'on fait subir aux employés. Car qu'un salarié sans qualification se suicide devant l'impossibilité de garder son boulot, refusant la misère promise, c'est dramatique et inadmissible, mais ça se comprends. Mais en ce qui concerne ces salariés hautement qualifiés, que n'ont ils changé de boite, changer de travail et de niveau de vie? Ils avaient surement un peu d'argent devant eux pour "voir venir".
Leur suicide marque le fait que l'on a réussi à imposer l'équation travail=vie, "réussite professionelle"= vie réussie.
Un lavage de cerveau digne d'une secte.

 
Par Jonas2
15H36    16/03/2008

L'article se veut constructif qui reprend la proposition de Jean Bachèlerie de créer un observatoire de la souffrance au travail. Comment rejeter cette proposition de bon sens citoyen.

Mais comment , dans le même temps, être assez naïf pour croire une seconde à son succès face à une idéologie dominante qui n'est que dans le rapport de force, le déni de justice, l'arrogance et le mépris.

Dans un article d'Agoravox on voit comment la Cour de cassation vient de rendre, le 5 mars 2008, un arrêt lavant de toute responsabilité un principal de collège qui avait "calomnié, diffamé [...] dénigré, [...] " un professeur de son établissement. Soutien sans nuance de l’inspecteur d’académie, du recteur, et du ministre couvrant par principe les échelons inférieurs

"Divers jugements montrent, en outre, que la loi du 17 janvier 2002 sur le harcèlement moral est quasiment impossible, elle aussi, à mettre en œuvre avec succès, sauf exception. " Ajoute l'auteur.

Ajoutons l'information de Marianne reprise - hier soir 15 mars - par Rue 89, où il apparaît que le gouvernement écorne la garantie de l'emploi des fonctionnaires
"Le nouveau statut des fonctionnaires ne permet pas de les virer. Mais en les privant de traitement après deux ans de recherche de nouveau poste, il leur faut trouver eux-mêmes un nouveau job dans le privé ou le public."

Ces deux derniers coups bas donnent la mesure de la volonté des décideurs de prendre en compte la souffrance au travail.
Pression, menace, chantage, la stratégie du boucher a encore de beaux jours devant elle.

 
20H55    16/03/2008

Vous me donnez le mot de la fin, dans votre très bon article. Pour éviter tout malentendu, nous les militants élus pour représenter le personnel, voulons un observatoire de la souffrance au travail mis en place non par les directions des banques, mais par les syndicats qui le souhaitent, les médecins du travail, les inspecteurs du travail avec l'aide de la presse, les spécialistes: psychologues et médecins qui suivent ce problème, qui la honte de notre société actuelle, comment en est-on arrivé au point que les suicides se multiplient dans le monde du travail et sur les lieux de travail?Le plus important en effet est de rompre le mur du silence érigée dans le monde bancaire.

Jean Bachèlerie