L'inégalité sociale en France: la preuve par la démographie

Au moment où syndicats et patronat ont tant de mal à négocier sur les retraites, voici une étude qui vient apporter quelques éléments choc à ce débat important. L’Ined, l’Institut national d’études démographiques, vient en effet de comparer l’espérance de vie des cadres et des ouvriers, mais surtout l’état dans lequel ils vieillissent.

Pas de surprise, au début du XXIe siècle, si l’espérance de vie à la naissance ne cesse d’augmenter -77 ans pour les hommes, 84 ans pour les femmes-, il vaut toujours mieux être cadre qu’ouvrier si on veut vivre longtemps et en meilleure santé. On le savait, évidemment, mais les idées les plus simples ont parfois besoin d’une piqure de rappel statistique pour être validées.

La conclusion de l’étude des chercheurs de l’Ined: non seulement les ouvriers vivent moins longtemps que les cadres, mais ils vivent plus longtemps qu’eux avec des incapacités physiques et des handicaps. Le verdict est sans appel. Prenez un homme français agé de 35 ans aujourd’hui: en moyenne, il peut espérer vivre encore 43 ans. Mais c’est une moyenne. Un cadre vivra six ans de plus qu’un ouvrier. Mais surtout, le cadre vivra 73% de son espérance de vie totale sans la moindre incapacité physique, contre à peine 60% pour l’ouvrier. Le ratio est à peu près le même chez les femmes.

C’est ce que l’Ined appelle la "double peine" des ouvriers: plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte.

Ces données viennent alimenter le débat sur la pénibilité du travail dont on a beaucoup parlé à l’automne, lors de la grève des transports. Il est devenu de bon ton, à notre époque, d’ironiser sur ce concept de "pénibilité", le mot lui-même est difficile à prononcer... Concept dépassé, oubliées les locomotives à charbon ou les cadences infernales des OS d’antan, dit-on, pour plaider en faveur d’une plus grande égalité face à la retraite.

Ce que ces chiffres montrent, évidemment, c’est que les Français sont encore loin d’être égaux à l’heure de la retraite, et qu’on aurait tort d’enterrer ce concept comme s’il appartenait à l’époque de Zola. Certes il doit être adapté à la France de 2008, et doit donc être négocié. C’est ce que tentent difficilement de faire syndicats et patronat, avec comme date butoir le 25 mars. La semaine dernière, à l’issue d’une réunion particulièrement dure, la quatorzième d’une longue série, la CGT accusait le patronat de ne plus vouloir prendre en compte, dans la négociation, l’écart d’espérance de vie, au profit de l’examen de situations individuelles.

Avec un Président qui s’est donné pour mission de réhabiliter la valeur travail dans une France dont il estime qu’elle ne travaille pas assez, l’étude de l’Ined vient rappeler, comme dirait Orwell (c’était aussi une des citations préférées de Coluche...): si nous sommes tous égaux, certains sont plus égaux que d’autres. A ne pas oublier, tout de même, alors que se redessine le paysage social de la France.

Pierre Haski

► Edito diffusé mardi 29 janvier sur Europe1. Retrouvez l'édito de Pierre Haski tous les mardi et jeudi à 7h42 sur Europe1, et en podcast en cliquant ici.


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10H40    29/01/2008

Je suis bien content que l'INED s'interresse à cette question. Et ses chiffres sont les bienvenus.

Je milite pour ma part pour une durée de cotisation fonction de la pénibilité du travail. Avec comme principaux critères de la pénibilité du travail l'espèrance de vie et les problèmes de santé lié au travail.

Bref cela donnerait une retraite plus tôt pour les ouvriers que pour les cadres. Avec une différence entre les deux extrèmes proches de l'écart d'espérance de vie.

C'est la révolution de la retraite, proche de l'esprit initial des régimes spéciaux et étendue à toute la société.

 
Par efji
10H53    29/01/2008

Fatalement ce genre d'étude utilise les données passées pour essayer de prévoir l'avenir. Mon sentiment est que la pénibilité du travail a fortement changé ces dernières années, en particulier vis à vis de la pression de la hiérarchie et du stress engendré par la précarité croissante. Deux phénomènes nouveaux qui touchent les cadres comme les ouvriers. Il ne m'étonnerait pas que la même étude menée dans 20 ans montre une réduction des inégalités du type "perdant perdant".

 
Par Annie | Traductrice en Angleterre
13H10    29/01/2008

Je comprends que les cadres aujourd'hui soient plus stressés qu'auparavant, avec tous les objectifs de rentabilité etc. Mais cela semble ignorer le stress attaché à un travail pénible et relativement mal payé, au bouclage des fins de mois etc. Le fait qu'il y ait de plus en plus de cadres, ou du moins que de plus en plus de personnes se reconnaissent dans cette appellation, tandis que le nombre d'employés non qualifiés diminue, semble occulter les immenses disparités existant entre les classes sociales.
Une information qu'il serait intéressant de connaître est le degré de mobilité entre ces classes sociales.

 
Par sevyniloc
18H23    29/01/2008

Le concept de pénibilité doit être au coeur des discussions relatives à la modernisation des systèmes sociaux: retraites et maladies mais il faut savoir que ce concept nécessaire n'est pas encore clairement défini car personne n'a pu réaliser de synthèse entre les pénibilités physiques ( efforts, usures ciblées, position de travail, produits nocifs sur le long terme etc..) psychologiques ( stress divers, parcours etc..).

Ceci peut amener à des décisions fermées: attendre d'avoir des critères réels pour entériner telle ou telle donnée ou des décisions ouvertes: décider du principe en laissant ouvert les champs.

Par ailleurs, je trouvais que le concept de retraite en tant que salaire différé, tel qu'il était souvent cité par Marc BLONDEL en son temps était assez juste. Tout employé se voit versé un salaire majoré pendant sa période d'activité et un salaire ajusté pendant sa retraite, ce qui est en réalité une vision assez proche de la réalité.

Ceci permet aussi de calculer ses revenus sur une vie complète en cumulant les deux types de salaires. C'est d'ailleurs ainsi que la plupart des fonctionnaires calculent: salaires d'activité plus bas que le privé, notamment chez les cadres, et retraite principale correcte, contrairement aux cadres privés qui sont souvent obligés de prendre des complémentaires plus importantes que leur retraite principale. D'ailleurs, renseignez-vous sur les modes de calculs de retraite de certains médecins hospitaliers, çà vaut le détour. C'est pour compenser la retraite principale ridicule qu'ils sont autorisés à avoir des lits privés dans les hôpitaux.

Cette méthode permettrait aussi de mieux appréhender le "qui doit payer quoi" car si c'est un salaire différé, il appartient d'abord et normalement au monde dirigeant d'assumer la partie différée en tant que salaire plus qu'à la cotisation purement salariale, ceci au travers des organismes mutuels et des cotisations.

Quant à la partie maladie, il faut être clair: depuis longtemps, on nous incite à faire de la prévention: analyses, radio, scanners, compléments nutritionnels, traitements préventifs etc car les études ont montré que cette politique évitait la dégradation de la santé et des dépenses à venir et aujourd'hui, on pénalise les malades en leur demandant des participations aux frais sans remboursement. A cette allure, c'est comme si on accusait les clients des banques des erreurs commises par les dirigeants ou les policiers d'être responsables de la criminalité. D'ailleurs, c'est déjà un peu le cas car les policiers sont notés et donc payés en partie sur leurs "résultats". Si vous êtes dans un quartier à risque ou si vos statistiques descendent d'une année sur l'autre, attention ! Ceci peut d'ailleurs conduire à des dérives internes si les statistiques prenaient plus d'importance que les réalités de terrain.

En fait, en matière de santé, le vrai secret de certains dirigeants, c'est qu'ils pensent qu'il vaut mieux éviter d'être malade, de gré ou de force.

Et tout ceci dans le pays de la raison, parait-il !