
La semaine dernière, le Sénat américain a repoussé deux projets de résolutions qui auraient imposé certaines conditions aux 70 milliards de dollars demandés par le président George Bush pour financer les guerres en Irak et en Afghanistan. L'un des textes aurait exigé le retrait des troupes américaines d'ici à neuf mois. L'autre aurait imposé que la plupart des troupes de combat "migrent" avant la fin de 2008 vers des missions plus limitées, comme l'appui, la logistique, la formation ou l'antiterrorisme. Les deux projets de résolutions ont échoué.
Les Démocrates ont repris le contrôle du Sénat et de la Chambre des Représentants en 2006, en partie en raison de l'opposition croissante à la guerre en Irak. Et pourtant, ils continuent à signer d'énormes chèques à Bush pour poursuivre la guerre comme il l'entend, sans lui imposer la moindre condition. Les Démocrates ont-ils trahi leur mandat électoral? Pas si simple... Deux importants facteurs jouent ici.
L'arithmétique du Congrès
D'abord, nous sommes dans l'ère de la tactique dilatoire: aucune législation controversée ne peut réellement passer sans obtenir 60 votes sur les 100 membres du Sénat (ainsi, celle qui demandait un changement de mission a obtenu 50 voix pour, 45 contre, mais 50 voix ne suffisent pas, et, dans les faits, ce fut une défaite). Les Démocrates sont ainsi sortis des élections de la mi-mandat (en 2006) avec une majorité simple, et ils la perdraient si le sénateur Joseph Liberman, devenu "indépendant", rejoignait les rangs républicains -une menace qu'il agite discrètement chaque fois qu'il en a l'occasion. Dans un sens, les Démocrates n'agissent pas parce qu'ils ont reculé, mais parce qu'ils n'ont pas les effectifs nécessaires. Et il leur faudra sans doute encore deux élections raz-de-marée pour y parvenir.
Mais il y a aussi une raison de fond à l'inaction démocrate: la paralysie de la perplexité. La plupart des Démocrates (et la poignée de Républicains qui les ont rejoints dans leurs assauts contre la politique de Bush) ne savent tout simplement pas ce qu'ils veulent à propos de l'Irak.
Très peu de Démocrates aujourd'hui soutiennent l'idée d'un retrait rapide des troupes américaines. Une fois ce choix écarté, il est très difficile de parvenir à un accord, ou même de vous décider vous-même, pour savoir où mettre le curseur. Si vous estimez qu'il n'est pas justifié de partir maintenant, comment expliquer que cela le sera plus dans un an ou deux? Un des buts recherchés en fixant un calendrier est de montrer aux dirigeants irakiens que les Etats-Unis ne sont pas là pour toujours, de les contraindre à se prendre en main. Mais si rien de cohérent n'est possible? Si les violences communautaires persistent, faut-il s'en laver les mains, faire ses bagages et partir?
Limiter la mission des troupes est également un concept abstrait. Il n'est peut-être pas possible de mener une action antiterroriste (sur laquelle tout le monde est d'accord) sans continuer à protéger la population irakienne (une mission dont tout le monde voudrait se désengager avant de s'en retirer une fois pour toutes). Jusqu'à récemment, de nombreux Sunnites acceptaient la présence en leur sein de la branche irakienne d'Al-Qaeda non pas parce qu'ils en acceptaient les idées, mais tout simplement parce qu'elle les protégeait des milices chiites (c'est ainsi que toutes les organisations mafieuses infiltrent les sociétés). Un retrait américain prématuré ou un changement de mission pourrait renforcer le sentiment d'insécurité des Sunnites et offrir une nouvelle opportunité à Al-Qaeda en Mésopotamie.
Pas de stratégie globale pour sortir d'Irak
Cela ne signifie pas que les réductions de troupes ou les calendriers de retrait sont nécessairement des mauvaises idées. Mais ils n'ont de sens que dans le cadre d'une stratégie globale. Si vous réduisez les effectifs de moitié, disons avant la fin de 2008, que feront les troupes qui restent (il n'y en aura pas assez pour continuer à faire ce qu'elles font aujourd'hui)? Si les missions contre les insurgés cessent mais que les missions contre le terrorisme sont autorisées, que fera un commandant américain lorsque les deux éléments se mêlent?...
Toutes ces interrogations conduisent à une seule question: que faisons-nous (les Etats-Unis, ndt) en Irak? Si nous voulons en sortir, c'est une chose, et la solution est assez évidente. Mais si nous nous posons la question de ce que nous laissons derrière nous, la solution est beaucoup plus complexe. Peu de Démocrates se posent la question, ne serait-ce que parce qu'ils n'ont pas la réponse... Pas plus, d'ailleurs, que les Républicains. En attendant, le Président Bush continue, espérant que la récente baisse du nombre de victimes se transforme en une véritable réduction tendancielle du niveau de violence et devienne quelque chose de significatif sur le plan stratégique. Et il espère que les Irakiens saisiront cette opportunité pour constituer un gouvernement central unifié. S'ils ne le font pas, le général David Petraeus (commandant en chef des troupes américaines en Irak, ndt) continuera à boucher les trous d'une digue vérolée.
On peut argumenter à l'infini sur les avantages de boucher les trous quand l'alternative est une catastrophe sanglante. Mais que devraient faire les Etats-Unis, militairement, politiquement et diplomatiquement, en Irak et dans la sous-région, avant de s'épuiser à boucher les trous ou avant qu'une nouvelle section de la digue n'explose?
Malgré tous les flonflons d'Annapolis, le Président Bush ne donne toujours pas le sentiment qu'il s'immerge dans la tentative d'obtenir un accord de paix israélo-arabe. Pas plus qu'il n'est revenu sur son refus de parler à l'Iran et à la Syrie (essentiels pour assurer la sécurité aux frontières de l'Irak). Pas plus, encore, qu'il n'a offert aux dirigeants irakiens les carottes et le bâton nécessaires pour les inciter à agir sérieusement en vue d'un règlement politique. Ces questions-là ne peuvent pas être traitées par le Congrès. Seul le Président peut agir. Et celui-ci ne le fait pas.
En partenariat avec

Commentez les articles de Rue89 en vidéo avec votre webcam.




En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
Je dois avouer que je suis très surpris des réactions à cet article.
Il y a t il vraiment des gens qui pensent que si les américains et leur coalition se retirait brusquement d'irak, sans préavis et définitivement, la situation serais meilleure pour les irakiens?
Si les forces étrangères se retirent, se retirerons aussi toutes les entreprises étrangères qui travaillent à la reconstruction, s'arrêteront les convois et les distribution de nourriture et de médicaments, le payement des salaires de policiers, fonctionnaires, médecins et militaires.
Les deux régions "autonomes" irakiennes qui ont les moyens militaires et les ressources naturelles de s'en sortir sans aide extérieure se relèveraient peut être, mais les autres ? Ceux qui n'ont milice communautaire ni appuis tribaux pour les protéger ?
Si l'intervention américaine a été néfaste pour la population irakienne,un départ précipité, avant qu'un état irakien soit capable de maintenir l'ordre, le serais encore plus.
mad.
Je suis assez étonné à la lecture de la plupart des commentaires, celui de Mad excepté. Le sujet de l'article n'est pas, me semble-t-il, de savoir si, oui ou non, les Etasuniens sont méchants. J'en suis d'autant plus surpris que, comme la plupart des commentateurs, je tiens la guerre d'Irak pour une infâmie fondée sur un mensonge : néanmoins, ça n'en fait pas le sujet de l'article.
Le propos me paraît bien plutôt de déterminer POURQUOI les Démocrates qui avaient une position presque ferme sur la guerre d'Irak ne l'ont pas mise en oeuvre.
A cette question, Kaplan propose deux réponses.
La première : les Démocrates n'ont pas réellement de majorité et ils ne semblent pas près d'en obtenir une ("Et il leur faudra sans doute encore deux élections raz-de-marée pour y parvenir").
La deuxième : les Démocrates n'ont pas de politique alternative ("La plupart des Démocrates [...] ne savent tout simplement pas ce qu'ils veulent à propos de l'Irak"). Ce qui peut, sinon nous réjouir, du moins être compris puisqu'il est connu qu'il est plus difficile de sortir d'une guerre que d'y entrer.
Contrairement à ce que j'ai longtemps pensé, je crois aujourd'hui que Bush et les néocons ont commis cette guerre pour des raisons malsaines liées à un idéalisme vicié, bien plus que pour le pétrole. On peut de moins en moins exclure, à mon opinion, qu'ils aient réellement voulu "faire le bien" (guimauve de rigueur) sans réelle perspective politique. (Ce qui, bien entendu, n'empêche pas que des profiteurs du genre Halliburton aient sauté sur l'occasion...)
Or la guerre est un acte politique avant toute autre chose. Pas de politique lors de l'entrée en guerre signifie qu'il est toujours urgent et nécessaire, du point de vue étasunien, d'en définir une.
C'est presque cela qui est le plus inquiétant, et que souligne assez bien l'article de Kaplan : la mièvrerie en politique est un danger dont nous ne connaissions pas l'ampleur. De ce point de vue, et de ce point de vue seulement, il faut reconnaître aux Démocrates de savoir éviter l'écueil : proclamer "nous quittons l'Irak parce que c'est mal d'y être" ne serait qu'une forme inversée de la mièvrerie politique bushienne.
Si je ne souscris pas au point de vue de Gébé, c'est que nous pouvons parier qu'un retrait d'Irak sans réflexion politique préalable se ferait à nouveau au préjudice des Irakiens.
En outre, je ne partage pas la perspective adoptée par les alliés des Etats-Unis. Je ne souhaite pas la victoire des Etats-Unis, ne serait-ce que pour qu'ils apprennent (si peu que ce soit) à n'user de leur puissance qu'avec parcimonie.
C'est pourquoi, au-delà de la satisfaction un peu puérile que j'éprouverais à voir les Etasuniens détaler hors d'Irak, il me semble quils subissent une défaite politique bien plus réelle et des coûts bien plus lourds en y restant.
(Désolé d'avoir été long...)
Vous avez a la foi tord et raison !
Mais plus le départ tardera, plus la rancœur explosera, le MOINS PIRE serait de partir le plus vite possible !
Ce n'est pas bien pour les innocents qui 'payerons' mais mieux vaut 2 morts que 4 quand on sait que 0 est irréalisable !
J'en pleure !
Hé oui,
Si les ricains s'en vont , ce sera un beau carnage, et les texans feront grises mines.
S'ils restent, c'est le bourbier qui continue.
Peut-être une solution, une force multi-nationnales d'interposition: arabe.