Kadhafi à l'Elysée, rififi au Quai d'Orsay

L'Elysée et Matignon tentent de contenir Bernard Kouchner et surtout Rama Yade qui ont du mal à cacher leur malaise.

Rama Yade et Bernard Kouchner, en juin à l'Elysée (Philippe Wojazer/Reuters)

En visite officielle, de cinq jours qui plus est. Le colonel Kadhafi ne pouvait espérer accueil plus chaleureux pour sa première visite en France depuis 34 ans. Une visite qui ne fait pas que des heureux du côté du Quai d'Orsay.

Rama Yade a ouvert le feu des critiques dans une interview publiée lundi dans Le Parisien -et relue par l'intéressée. La secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme et aux Affaires étrangères s'est dite "dérangée" que le président de la Libye "arrive un jour de célébration des droits de l'homme", ce 10 décembre. Puis d'ajouter:

"Je serais encore plus gênée si la diplomatie française se contente de signer des contrats commerciaux, sans exiger de lui des garanties en matière de droits de l'homme. C'est un devoir: la France n'est pas qu'une balance commerciale. (...)

"Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort."

C'est pourtant bien toute une série d'accords économiques que Nicolas Sarkozy entend signer avec la Libye, troisième producteur africain de pétrole et source de débouchés importants pour les industriels français. En jeu: pour plus de 3 milliards d'avions Airbus, un réacteur nucléaire et de nombreux équipements militaires.

Appel de Sarkozy et convocation à l'Elysée pour Rama Yade

Un modèle de "realpolitik" que le président français a dû se charger d'enseigner à sa secrétaire d'Etat, en la convoquant ce lundi matin à l'Elysée. Rama Yade en est ressortie au bout d'une demi-heure sans faire le moindre commentaire.

Déjà, elle avait reçu un premier coup de téléphone présidentiel en début de matinée entre ses deux interventions radiophoniques. Interrogée sur RTL, la secrétaire d'Etat réitérait d'abord ses propos tenus dans Le Parisien, déplorant se retrouver avec "une Journée des droits de l'homme sur les bras et Kadhafi sur le tarmac d'Orly":



Après quelques minutes et l'appel de l'Elysée, elle entamait une délicate reculade, en modérant sa position au micro de France Info:

"Je n'ai absolument aucune hostilité vis-à-vis d'une visite du colonel Kadhafi, à partir du moment où il a renoncé à tout programme militaire nucléaire. (...) Dans ces conditions, il vaut mieux parler avec lui plutôt que de le marginaliser ou de le rejeter aux confins du terrorisme."

Quoi qu'il en soit, son ministre de tutelle, Bernard Kouchner, n'a pas caché qu'il "enviait" parfois la benjamine du gouvernement "qui peut parler ainsi des droits de l'homme". Invité lundi de France Inter, le ministre s'est seulement contenté de glisser que c'est par un "heureux hasard" -une réunion à Bruxelles- qu'il peut échapper au dîner officiel donné dans la soirée à l'Elysée:



Les deux occupants du Quai d'Orsay sont décidément plus loquaces sur le papier. Le même Bernard Kouchner, dans une tribune publiée le même jour dans La Croix, prévient plus clairement que la France gardera "les yeux ouverts":

"Pas question d’oublier le nom des victimes qui lui furent imputées. Pas question d’oublier quoi que ce soit de leurs souffrances. Kadhafi a abandonné les armes de destruction massive et renoncé pour son pays au terrorisme. Faut-il le croire et renouer avec la Libye? Peut-on, comme le font les autres pays européens, commercer avec lui?"

François Fillon fustige "les donneurs de leçons"

En visite à Buenos Aires, François Fillon éprouve bien des difficultés à tenir ses troupes. Son retour en France s'annonce houleux. Le Premier ministre a prévenu dimanche depuis la capitale argentine:

"Je vois tellement d'observateurs qui jugent de manière péremptoire le nouveau style donné aux relations internationales par le président de la République. Je leur dis: la France parlera à tout le monde en restant fidèle à ses idéaux et à son message universel. (...)

"Que les donneurs de leçons tournent sept fois leur langue dans leur bouche. Laisser les infirmières bulgares croupir dans les geôles libyennes, ça aurait été un crime."

Nicolas Sarkozy partage sa position, lui qui s'est dit "très heureux" de recevoir le président libyen pour encourager "son retour à la respectabilité internationale", ce week-end à Lisbonne lors du sommet UE/Afrique. Un sommet au cours duquel Mouammar Kadhafi a dans un même temps jugé "normal que les faibles aient recours au terrorisme".

Une pratique de la diplomatie très éloignée des promesses de la majorité. Dans son programme pour les dernières législatives, l'UMP écrivait noir sur blanc sous le titre "Ne pas sacrifier l’homme à la mondialisation":

"Il ne peut pas y avoir de libéralisation des échanges avec des pays qui ne respectent pas des conditions minimales de dignité des salariés. Notre diplomatie doit être moins soucieuse d’attirer les faveurs de nos clients que d’assurer la rigueur de son éthique. Le prestige de notre pays n’y gagne pas, son commerce non plus. Les intérêts de notre balance extérieure ne justifient donc pas que nous soyons silencieux sur les atteintes aux droits de l’homme qui sont commises dans certains pays."

A lire aussi: Kadhafi: le Net crie haro sur le nouvel ami de Sarkozy

Addendum le 10/12/2007 à 19h23: Rama Yade a exclu dans la journée de démissionner car "on ne déserte pas en rase campagne". Elle a ensuite reçu le soutien à double tranchant de Nicolas Sarkozy, qui a déclaré à la presse:

"Vous savez la confiance et l'amitié que j'ai pour Rama Yade qui, il se trouve, était à mes côtés à Tripoli lorsque la France a indiqué au président Kadhafi qu'elle le recevrait en France après la libération des infirmières. (...) Rama Yade a confirmé par ailleurs depuis combien elle était en accord avec les principes de cette visite."


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Par Courageux anonyme
14H11    10/12/2007

Il est bien tardif ce coup de gueule de Rama Yade. Il n'y a qu'à voir les photos de son arrivée, aux côté de Nicolas Sarkozy, à Tripoli, le 25 juillet dernier. Plusieurs clichés la montre alors ravie de serrer la main du leader lybien avec le plus grand et beau des sourires. M. Khadaffi était-il alors un autre homme que celui qui arrive aujourd'hui ? Il recevait le président français, son ministre des affaires étrangère et Mme Yade, à Tripoli, juste après la "libération" des infirmières bulgares. Non, c'était le même homme, un dictateur qui musèle son pays et justifie le terrorisme. Et en plein mois de juillet, cela ne genait pas la ministre des droits de l'homme d'être à Tripoli et de saluer, vraiment avec plaisir (ressortez les clichés de ImageForum de l'AFP) le dictateur. J'ai l'impression que son coup de gueule dans Le Parisien n'est fait que pour donner du grain à moudre aux médias qui vont plus se focaliser sur ce couac gouvernemental que sur l'horreur d'une telle visite. Et ça marche... Même ici.

 
Par Imbert
15H24    10/12/2007

Je suis de mon coté très soulagé de cette réaction, au moins si l'on considére que la France est un pays de démocratie et le Pays des droits de l'homme.
Qu'elle ait été rappelé à l'ordre me parait normal et elle devait s'y attendre, mais elle a fait entendre dans le fond ce qu'elle pense de cette visite tout comme Kouchner. Cela fait du bien de faire savoir au tyran Kadhafi que tous, en France, ne l'accueille pas à bras ouverts.
Qaund à la voix de son maitre, cette remarque n'a aucun intérêt, les ministres ne font pas ce qu'ils veulent et oui il y a un premier ministre et oui un président qui les controlent (de là à dire Maitre, quel mépris!). Néanmoins il faut en avoir pour balancer ce genre de truc alors qu'elle savait très bien qu'elle se ferait très sévèrement rappeler à l'ordre! Comme quoi elle n'est pas la potiche dont certains méprisants et imbéciles parlent, mais tout l'inverse!

Sur cette affaire, je rappelle quand même que Kadhafi a fait assassiner des centaines d'innocents en faisant exploser des avions et notamment pas mal de français! C'était le petit Sadam de l'époque, qui prenait ses rêves de domination du monde pour des réalités. Si d'ailleurs les Etats Unis n'avaient pas failli le tuer à la suite d'un bombardement éclair, il aurait sans doute continuer. Mais il semble qu'il soit un peu moins "fou" que son alter égo Sadam qui lui était un jusqu'auboutiste.

Je trouve donc terrifiant que le pays qui a été le plus touché avec les Etats Unis par le terrorisme de ce dangereux despote (je crois un peu plus d'une centaine de français tués au hasard comme d'habitude)
reçoive leur assassin dans les ors de la République.

Lui acheter son pétrole en douce, dans la mesure ou il a cessé toute activité terroriste, passe encore, mais de là à le recevoir avec sa tente et son pin's "Afrique" comme n'importe qu'elle autre dirigeant alors là franchement c'est une honte.
Combien vaut la mort d'une centaine de français ? 5 MM d'€ pour M. Sarkozy. Pour moi ça n'a pas de valeur.